‹ Le comte de FrontenacChapitre 34 sur 358 · Jug. du G. S., I · texte numérisé non relu

Jug. du G. S., I

6. Ar. col., M. S. M., II, 108, et Missions religieuses, II, dossier Sémin. de Québec.

donc le Canada que vers le milieu de novembre, c'est-à-dire dans les derniers jours où le Saint-Laurent est libre.

Le départ de Talon laissait Frontenac seul représentant du roi dans la Nouvelle-France; Tévéque de Pétrée n'avait pas repassé l'Atlantique, et Colbert dans sa lettre de juin 1673 annonce que son retour n'est pas encore prochain * ; aucun intendant n'avait été nommé pour remplacer Talon ; Frontenac était donc le maître d'agir à sa guise, n'ayant en face de lui d'autre pouvoir civil organisé que le Conseil Souverain; il est vrai que l'autorité prise par les ecclésiastiques allait, dès les premiers jours, solliciter la vigilance, puis provoquer l'intervention active du gouverneur général.

La première impression de Frontenac, en débarquant, avait été ia surprise : « J'ai trouvé ce pays, écrit-il, beaucoup moins sauvage que je ne pensais ' ». Puis, tout de suite, il exprime cette admiration qui frappe d'abord l'étranger, à l'aspect de Québec, et qui s'imposait, dit-on, aux indifférents Iroquois eux-mêmes. « Rien ne m'a paru si beau et si magnifique que la situation de Québec, qui ne pourrait pas être mieux postée, quand elle devrait devenir un jour la capitale d'un grand empire. » Et Frontenac n'exagère pas : le plateau sur lequel se dresse la haute ville, eu avant des plaines d'Abraham, s'avance comme un coin entre le Saint-Laurent et la rivière Saint-Charles, tombant à pic, par des rochers où s'accrochent des chemins tortueux, sur une étroite bande littorale; en face, à droite du Saint-Laurent, les falaises de Lé vis; au delà de la rivière Saint-Charles, la montée plus calme des côtes de Beauport et de Beaupré, où, parmi les cultures, des coins de forêts laissés debout mettent en automne, à l'époque où arriva Frontenac, les merveilleuses teintes rouges de l'érable canadien; au centre, dans le confluent des eaux, Tîle d'Orléans, dont le relief apparaît aplati, entre les hauts escarpements des deux rives.... En soldat qu'il était, Frontenac remarquait surtout

i. Clément, IIP, 559.

2. Mém. du 2 nov. '2. Ar. col., C. G. Can., III, 233 ss. — Tous les détails historiques qui suivent sont empruntés soit à ce document, soit au • Mémoire d'un missionnaire » dont il a été question ci-dessus, p. 12. On peut inférer du texte de ce mémoire que l'auteur est un Sulpicien de Montréal, ayant vécu longtemps à la mission de Kenté, que cet ordre possédait alors au nord du lac Ontario. La date ne peut Tarier que de 167U à 1(>72.

la valeur militaire de cette position, la clef du long chemin creux que le fleuve s'est ouvert au travers des Laurentides; presque rien n'avait été fait encore pour en tirer parti : à peine un méchant fort, indigne de son nom officiel de château *, bon tout au plus pour résister à des indigènes. Talon avait bien commencé un magasin, mais Frontenac n'y trouva qu'une quarantaine de vieux fusils, trop mauvais pour être raccommodés. La ville était encore peu de chose : sur le plateau, trois couvents, Jésuites, Ursulines et Hospitalières; le séminaire, joint à la grande église et quelques maisons serrées autour. Les Récollets venaient de s'établir en bas, près de la rivière Saint-Charles. Presque tous les édifices particuliers avaient poussé à l'aventure, selon la fantaisie de chacun; il faudra remanier tout cela d'après un dessin d'ensemble, déclare Frontenac, car a dans les établissements comme ceux-ci, qui peuvent un jour devenir très considérables, on doit songer non seulement à l'état présent dans lequel on se trouve, mais encore à celui où les choses peuvent parvenir ». Et le gouverneur s'excuse de n'avoir pas, depuis deux mois qu'il est à Québec, trouvé le temps de tracer un plan nouveau de la ville.

A part Québec, il n'y a que deux villages agglomérés dans tout le Canada : Trois-Rivières, dont le nom indique la position, est le siège d'un gouvernement particulier, que des mines de fer toutes voisines auraient pu rendre dès lors fort important ; puis, sentinelle presque perdue de la colonie, Montréal, bourgade en planches, aux cabanes palissadées, mal protégée dans sou île contre les incursions des Iroquois, hardis pagayeurs autant que guerriers cruels; les Sulpiciens en sont les seigneurs, et désignent pour File un gouverneur particulier qui était alors François Perrot, neveu de Talon. La Chine, la concession de La Salle, est à l'extrême pointe d'avant-garde, au delà des premiers rapides du Saint-Laurent. Entre Québec et Montréal, point de « lieux ramassés », mais, en bordure du Saint-Laurent, surtout au nord, des habitations espacées, dont les champs ont été taillés à angles droits dans la forêt, telles ces premières maisons isolées qui jalonnent aujourd'hui, sur un long parcours, les voies futures des jeunes villes américaines; entre ces fermes canadiennes, point

1. Voir là-dessus les débuts d'une monographie très documentée avec cartes et plans : le Fort et le Château Saint-Louis^ par M. Ernest GagnoA (Revue canadienne, depuis avril 1893).

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de chemin, le fleuve en tient Heu. Autour de Québec, la population est moins dispersée; du haut de la ville, « on a le plaisir de voir des terres très belles et garnies de maisons »; ce sont les côtes de Beaupré, de Beauport et de l'île d'Orléans, où l'intendant Talon avait pris soin, selon le vœu de Colbert, de grouper les cultivateurs; lui-même possédait près de la rivière Saint-Charles le petit domaine des Islets, qui devint baronnie; il y avait planté une houblonnière pour sa brasserie, et créé une sorte de fermeécole, où les habitants venaient acheter tous les éléments d'une basse-cour. En aval de Québec, il y a peu d'établissements, car le fleuve coule entre des berges fort élevées et peu accessibles; çà et là, quelques havres où l'on fait la pêche, où l'on commence l'exploitation de la forêt; un seul a quelque importance, c'est Tâdoussac, à l'embouchure du Saguenay, voie des territoires de chasse du Nord, du lac Saint-Jean et de la baie d'Hudson. Enfin, par la rivière Richelieu, les Français s'avancent vers le lac Champlain et la Nouvelle-Angleterre; ils ont là deux fortins de construction récente ; le pays possède des ressources minières que l'on se promet de mettre en valeur, et le climat, plus chaud que celui du bas Canada, permet la culture de la vigne; par malheur, c'est aussi le front de la colonie du côté des Iroquois, plus tard, la ligne d'attaque des ennemis européens; de longtemps, on n'y pourra maintenir que des stations militaires.

Loin de Québec, les postes d'Acadie sont en relations plus fréquentes avec les pêcheurs basques de Terre-Neuve et les colonies anglaises qu'avec le Canada ; dans l'ouest, les seules habitations françaises sont les missions des Jésuites, aux Iroquois, aux Outaouais, et jusque chez les nations de la « baie des Puants ' »; nous avons vu comment les explorations envoyées par Talon firent, pour ainsi dire, rentrer ces territoires de prédication dans le domaine civil du Canada. Les Sulpiciens de Montréal ont une petite mission à Kenté, sur la rive nord du lac Ontario.

A peine Frontenac connaissait-il l'étendue de son gouvernement, lorsqu'il écrivait à Colbert son mémoire du 2 novembre 1672; sauf une pointe rapide jusqu'à ,Trois-Rivières, où l'on craignait une incursion d'Iroquois, il n'avait encore visité que les environs immédiats de Québec : Beauport, Beaupré, l'île d'Orléans. 11 faut

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