Relat. de 1670, iH
Jésuites d'en tirer des arguments pour proclamer Féchec de la Compagnie dans la Nouvelle-France, par conséquent la disproportion de l'œuvre qu'elle y avait accomplie avec la prépondérance qu'elle prétendait y conserver.
On aurait souhaité que désormais les Jésuites canadiens, au lieu de s'obstiner dans des pratiques courageuses, mais manifestement vaines, comprissent la nécessité de se ranger aux idées de Frontenac, c'est-à-dire, puisqu'ils ne pouvaient d'emblée christianiser les indigènes, de les préparer, en les rapprochant des Français d'abord, à recevoir ensuite la religion de la France; ils y étaient, semble-t-il, engagés eux-mêmes par la prospérité particulière de leurs missions de Notre-Dame de Lorette et de la Madeleine. Et pourtant, ils ne s'y prêtaient pas. Ils pouvaient faire, il est vrai, une objection sérieuse fondée sur la différence des colons de Québec et de ceux du haut pays : ici une société d'agriculteurs, religieux et paisibles ; là des bandes de coureurs de bois, dont les exemples étaient assurément médiocres. Mais pourquoi ne pas reconnaître que ces aventuriers de la première heure, mauvais professeurs de vertu peut-être, étaient les précurseurs obligés des véritables colons? Pourquoi les Jésuites n'ont-ils point consenti à s'effacer, à se borner au rôle d'auxiliaires du gouvernement civil? Est-ce que l'intérêt bien entendu de la religion elle-même ne leur conseillait pas d'atténuer en quelque mesure les ambitions de l'esprit de corps? Leurs missions, quand arriva Frontenac, étaient réduites à la valeur de postes politiques; il était juste, il était nécessaire qu'un gouverneur soucieux de ses devoirs en saisît le contrôle et en inspirât la direction.
En présence d'une confédération guerrière comme les Iroquois, et de peuples beaucoup moins belliqueux, comme les nations du haut pays, la politique naturelle d'un gouverneur du Canada consistait à se faire respecter des premiers pour gagner la confiance des autres; pour y réussir, Frontenac voulait attirer à nous quelques indigènes qui auraient été plus tard, parmi leurs compatriotes, des propagateurs de notre influence. Il avait le don de se faire écouter de ces hommes de race inférieure ; il se mêlait à eux; il leur parlait en maître bienveillant; il employait les formes familières de leur langage, comme pour s'abaisser à leur portée C'est un art subtil, tout français, que celui-là; c'est celui de tous nos grands colonisateurs depuis le xvn« siècle, celui des Dupleix,
LE COMTE Dl PHOMTEMAC. 5
des Faidherbe, des Lavigerie. Tous ceux qui avaient vu Frontenac au milieu des indigènes avaient remarqué le ton d'autorité paternelle qu*il savait prendre avec eux ; il avait, à propos, de ces menues attentions dont les favorisés gardent le souvenir, et les documents nous autorisent à nous figurer les chefs sauvages aussi jaloux d'une conversation particulière avec lui que les courtisans de Versailles pouvaient Tétre d*un mot personnel tombé des lèvres de Louis XIV.
En se proposant le dessein, non point d'assimiler des races trop différentes, mais de les rapprocher dans l'intérêt commun des unes et des autres, Frontenac s'inspirait directement de Colbert. Or le ministre avait reçu les rapports de Talon; rien ne nous permet donc de prétendre qu'il voulût imposer au gouverneur de la Nouvelle-France une théorie élaborée de toutes pièces par les commis de ses bureaux. « Les congrégations, disait-il, devraient toutes élever quelques jeunes sauvages pour mêler les indigènes aux habitants. Les Jésuites ne sont point de cet avis, mais il importe de les y rallier, car c'est le seul moyen de préparer utilement l'avenir de la colonie. Les missions où l'on n'instruit que des indigènes ne sont pas très utiles; à supposer que les conversions au christianisme y soient sincères, les sauvages devenus chrétiens resteront ignorants de ce que font les Français et incapables de les servir auprès de leurs compatriotes païens*. » Telle est l'opinion motivée de Colbert et de Frontenac. Elle est conforme à la véritable doctrine politique, qui tend à former parmi les indigènes des auxiliaires pour l'œuvre de la colonisation.
On engageait surtout les missionnaires à enseigner le français aux sauvages, car c'est par l'usage de notre langue que les indigènes sont amenés le plus vite à comprendre l'intérêt de relations avec nous; Colbert, Talon, Courcelles et Frontenac pensaient à ce sujet ce que pensent aujourd'hui les promoteurs de V Alliance française. En initiant les indigènes à la connaissance du français, nous affirmons la supériorité de notre langue et notre désir d'élever nos protégés jusqu'à nous; sans doute, le maître d'école doit parler la langue de ses élèves, mais seulement pour être mieux capable de leur apprendre la sienne; agir autrement, se servir exclusivement des dialectes locaux et surtout refuser d'enseigner