I. T'j«r Douniol, loc. ciU
i. Lettre do grand vicaire IHidouyt. Ce document, qui est aux Archives
raisons de Frontenac, et ceci prouve que Colbert les avait comprises, c'est qu'il ne voulait pas abandonner aux missionnaires le monopole des relations avec les indigènes; c*étaient des raisons d'homme d*état et non de marchand, les mêmes qui le guidaient dans sa conduite contre les coureurs de bois et vont le mettre aux prises avec leur chef, François Perrot, gouverneur particalier de Montréal.
La situation de Montréal est bien différente de celle de Québec ; Montréal n'a rien d'une ville de guerre, et la belle colline basaltique qui lui a valu son nom n'est pas âpre, escarpée comme ces rochers de Québec, qui sont la place naturellement désignée d'une citadelle; du haut de ce mamelon boisé, la vue ne découvre sur un vaste horizon de plaines que quelques buttes érnptives ; de grands bras fluviaux, presque lacs encore, se traînent sur le sol; c'est une terre d'aliuvions, où les eaux convergent de trois directions différentes, comme pour associer leur effort contre la chaîne des Laurentides qu'il leur faudra percer avant d'atteindre la mer : au sud, c'est la voie du lac Champlain dont Témissaire, le Richelieu, tombe dans le Saint-Laurent à quelques lieues audessous de Montréal; au centre, le Saint-Laurent lui-même, coupé d'îles allongées, dont la plus grande porte la ville; an nord, la rivière des Outaouais, par où l'on remonte vers le lac Nipissing et le Saut-Sainte-Marie. Ville de confluents, Montréal devait être une ville de commerce et sa position lui a valu de s'élever peu à peu au rang de capitale économique du Canada ^ A l'époque de Frontenac, après avoir été la place d'armes de la croisade contre les Iroquois, c'était surtout un poste de traite ; c'était le point de contact des Français avec les populations indigènes de l'intérieur, et le centre des opérations des coureurs de bois.
L'île de Montréal appartenait alors à la communauté de Saint- Sulpice, et récemment le supérieur général de cet ordre, Tabbé de Bretonvilliers, avait, conformément à ses droits seigneuriaux, désigné pour ce domaine un gouverneur civil ; sur la recommandation de Talon, qui allait repartir pour son deuxième séjour dans la Nouvelle-France, son choix était tombé sur François
de lUniversité Laval de Québec, a été transcrit iotégralement par M. Brymner, au vol. des Archives canadiennes de 1885, p. XCVII ss.
i. Le consulat général de France, longtemps maintenu à Québec, vient (1894) d*étre transféré à Montréal.
Perrot, qui venait d'épouser Madeleine Laguide, nièce de Tintendant; et Tarrivée de ce gouverneur, le premier qui soit venu en Usunille au Canada, fut saluée à Montréal par de joyeuses acclamations. Perrot était ambitieux, il souhaitait de consolider sa situation en obtenant une commission royale, et Talon lui-même la demandait à Colbert. La réponse ne se fit pas attendre * ; les vaisseaux de France de 1671 apportèrent la nomination désirée; datée du 14 mars, elle fut enregistrée au greffe de Montréal le 17 novembre de cette année *. Il y était spécifié que Perrot commandait, sous Tautorité du roi et des seigneurs du lieu, dans toute l'étendue de Tlle de Montréal. Le nouveau gouverneur, depuis ce moment, agit en souverain maitre sur son territoire; il protégeait ouvertement les coureurs de bois, délivrait des congés de traite, avait posté, au-dessus de Montréal, dans une Ile qui avait pris son nom, un de ses officiers, Bruey. Gourcelles, depuis son voyage de 1671 au lac Ontario, n'avait point reparu à Montréal; Talon, sans doute, hésitait à réprimer des abus dont son neveu profitait le premier; on peut même supposer que le désir d'abandonner à un successeur le règlement de cette question délicate ne fut pas étranger à sa décision de rentrer en France ; dans son ordonnance du 27 septembre 1672 , qui imposait aux traitants l'usage d'un congé, Frontenac déclarait que cette pièce serait visée par l'intendant ; Talon aurait eu de la peine à refuser une signature de complaisance aux protégés de son neveu.
Dans rhiver de 1672-1673, Frontenac n'avait rien su de Montréal, faute de communications; mais, dès le printemps suivant, il avait pu s assurer que le désordre des coureurs de bois était imputable à Perrot et à son lieutenant Brucy, qui se faisaient un jeu de violer toutes les ordonnances '; il adressa donc de premières observations. On y déféra, sans doute, car nous avons vu
i. L*abbé Faillon (III, 446 ss.), qui a beaucoup éludié les documents de cette époque, a tort cependant en disant que Colbert ne s'empressa pas de répondre : la demande de Talon est de novembre 1670, et la commission est arrivée dans le délai le plus bref, par retour du courrier , puisqu'il n'y avait par an qu'un voyage régulier entre la France et le Canada.
2. Ar. col., M. S. M., Il, 66. — Charlevoix, 1, 407, donne à tort la date 1670.
3. • Mémoire des motifs qui ont obligé M. le comte de Frontenac de faire arrêter M. Perrot j gouverneur de Montréal », Ar. col., .M. S. M., II, 127 ss. — La plupart de nos documents sur le procès de Perrot et de Fénelon sont dans ce volume, entre les pages 127 et 356.
Perrot diriger la réception qui lui fut faite par les Montréalais, et Brucy était chargé d*un commandement dans Texpédition de €atarocouy. Lorsque Frontenac revint du fort, les Outaouais descendus en traite à Montréal, suivant leur habitude, étaient déjà partis, mais leur attention de laisser des ballots de pelleteries pour le nouveau gouverneur général avait vivement irrité Perrot. « Ne suis-je donc, répétait-il, qu'un valet de carreau? » Quelques Outaouais, maltraités, se seraient même retirés fort mécontents. Frontenac devait prévenir le retour d'une semblable maladresse, dangereuse pour nos relations avec les indigènes; mais, au lieu de réprimander encore Perrot, il nomma « M. de Ghambly commandant particulier de toutes les habitations circonvoisines de nie de Montréal »; il respectait ainsi les termes de la commission royale octroyée à Perrot, et pensait que le nouveau commandant, maître des voies d'accès de Montréal, arrêterait facilement les coureurs de tous côtés; l'idée paraît plus ingénieuse que l'exécution n'en eût été pratique ; on ne se représente guère un officier, eût-il l'activité rare de Ghambly, montant la garde sans repos autour de la grande île de Montréal; il lui eût fallu des agents nombreux et sûrs et Ton se demande où Frontenac les aurait trouvés. D'ailleurs Ghambly n'eut pas le loisir d'inaugurer sa nouvelle charge; en rentrant à Québec, Frontenac reçut des lettres royales qui désignaient cet officier pour le commandement de l'Acadie * ; il ne le remplaça pas, mais se contenta de faire voir à Perrot, descendu avec lui, les ordres de la Gour prescrivant une sévérité implacable contre les coureurs de bois. Perrot promit d'en tenir compte, et remonta dans son gouvernement. Il n'y était pas arrivé depuis huit jours qu'éclatait entre Frontenac et lui le conflit d'autorité depuis quelque temps inévitable.
Le voyage du lac Ontario avait initié Frontenac, par une expérience personnelle qui valait mieux que les meilleurs conseils, à la manière de traiter les sauvages ; il avait reconnu sur place le danger d'abandonner sans surveillance nos relations commerciales avec ces peuples à des marchands uniquement préoccupés de leurs intérêts immédiats, et peu soucieux de s'astreindre à des règles de
i. La commission de Ghambly, datée de Péronne, 5 mai 1673, est aux Ar. C0I.9 Acadie, I, 141.
politique générale. Le spectacle de la fortune dePerrot, qui aurait trouvé le moyen avec mille écus d'appointements d'en gagner cinquante mille en quelques années ^ décida-t-il Frontenac à capter pour lui-même un commerce qu'il interdirait à son adversaire? L'abbé Paillon affirme que tel fut le principe de sa conduite * : Frontenac se serait acharné contre Perrot parce que c'était un concurrent. Rien ne nous autorise à formuler cette accusation. Gharlevoix lui-même a rendu hommage au désintéressement du comte '; s'il a parfois cherché des ressources accessoires à l'insuffisante pension que lui servait le roi, c'est pour les employer dans l'intérêt de la Nouvelle-France et non pour en accroître sa fortune personnelle; ici, son zèle contre Perrot s'explique par des raisons toutes politiques : attention à ménager nos alliés indigènes, désir de donner à la colonie française le plus de cohésion possible, en face des Iroquois toujours suspects et des ennemis européens de la côte.
En revenant de Gatarocouy, Frontenac avait laissé des ordres précis au juge royal de Montréal, d'Ailleboust, contre les coureurs de bois. Ce magistrat, informé d'une contravention, voulut faire arrêter les deux coupables chez un officier, nommé Carion, qui les logeait; menacé par Carion, puis par Perrot lui-même, d'Ailleboust n'eut que la ressource d'avertir Frontenac de ce qui se passait. Quoiqu'on fût en plein hiver, le gouverneur général députe immédiatement à Montréal Bizard, lieutenant de ses gardes, avec trois hommes; Bizard était porteur d'une lettre à Perrot, mais il ne devait la remettre, pour éviter toute surprise, qu'après s'être assuré de la personne de Carion. Celui-ci est bien arrêté, selon les ordres du gouverneur général, mais Perrot, prévenu sur-le-champ, se lance sur les pas de Bizard et le fait prisonnier. Bizard se soumet, « avec une exactitude un peu trop religieuse * », tandis que deux habitants de Montréal, La Salle et Lebert, qui avaient vu la scène, signent un procès-verbal que Ton expédie à Québec. Perrot alors s'irrite de plus en plus; Leberl est jeté en prison; La Salle, craignant le même sort, part furtivement pour Québec.