Lettre du 4 avril 1689. Zd., X
trop tard, et comme à regret, Louis XIV décidera une petite expédition, réduction maladroite des projets de Callières; il sut du moins en confier le commandement à l'homme le mieux qualifié pour relever la Nouvelle-France, au comte de Frontenac. Depuis le printemps de 1688, s’il faut en croire Charlevoix !, le rappel de Denonville était résolu à la Cour; Callières aurait été nommé gouverneur intérimaire d’abord, titulaire sans doute ensuite. Cependant, on voulut gagner du temps; peut-être M£" Saint- Vallier, qui allait retourner dans son diocèse en 1688, intervint-il en faveur du gouverneur général menacé; puis Callières arriva en France, ce qui dut modifier à son endroit les intentions du ministre; enfin, les propositions qu'il soumit au roi montrèrent tout ensemble la détresse de la colonie et la nécessité d'y envoyer un homme qui eût fait ses preuves; alors fut signée la deuxième nomination de Frontenac, dont les instructions portent la date du 7 juin 1689. La lettre qui rappelle Denonville est conçue en termes très mesurés; c’est encore à ce gouverneur que Louis XIV annonce la rupture de la paix avec l'Angleterre, survenue le 25 juin 1689, et une place lui est réservée dans la direction de l'expédition que Frontenac doit tenter, dès son arrivée, contre les colons anglais de la côte atlantique ?. Il convient
d'ajouter que la mort de La Salle, connue à Versailles depuis le
retour de l’abbé Cavelier dans l'hiver de 1688, avait pour quelque temps découragé les préférences que la Cour montrait auparavant pour la Louisiane, et que par conséquent un plus puissant effort eût été possible alors en faveur du Canada.
Depuis son rappel en France, le comte de Frontenac avait passé presque tout son temps à Versailles; celte période de sa vie, qui dure sept ans, nous est peu connue Ÿ; nous savons seulement qu'il reçut des libéralités royales, en 1685, une pension de 3500 livres, et qu’il était l’hôte ordinaire du maréchal de Bellefonds; il ne parait pas qu’il fût très remarqué du roi, et, pour que Louis XIV daignât jeter les yeux sur lui, le voyage de Callières ne fut pa inutile. Callières était lié avec les abbés Bernou et Renaudot, amis
2, Ar. col. Ordres du Roi, Canada, 1688-90, p. 92 ss. Les provisions de Frortenac auraient été signées depuis le 15 mai ({d., id., p. 60). Cf. Charlevoix, L
3. Voir Margry, préface du tome V, p. 43 ss. — Charlevoix, I, 543.
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de Frontenac comme de La Salle ; ceux-ci de leur côté connaissaient fort bien Seignelay ; de là, sans doute, la faveur royale qui alla, pour la seconde fois, distinguer Frontenac. « Profitant d’un de ces précieux moments que le prince dérobe aux affaires de son État pour donner à celles des particuliers », le cumte obtint enfin une audience de Louis XIV. Il se justifia des calomnies dont il avait été victime, « et le roi, dont les paroles sont autant d'oracles, lui répondit : Je vous renvoie au Canada, où je compte que vous servirez aussi bien que avez fait ci-devant; je ne vous en demande pas davantage ! ». L'histoire de cette entrevue, si honorable pour Frontenae, doit être authentique, car le malveillant annotateur de l'oraison funèbre du comte n'a rien écrit en marge pour contredire sur ce point le panégyriste. En 1689, Frontenac avait soixantedix ans; malgré ce grand àge, il accepta volontiers le commandement que lui confiait le roi, à la fois content d’une nomination qui le vengeait de ses ennemis, et fort de l'espoir de restaurer la prospérité compromise du Canada.
Il venait en effet d'obtenir que Louis XIV, selon les idées de Callières, essayàt une démonstration contre les colonies anglaises d'Amérique : il devait partir de la Rochelle avec deux vaisseaux de guerre et combiner une attaque contre New-York par mer et par terre; quelque faibles que fussent les ressources qu’on lui promettait, il avait confiance : si l'on menait vivement les préparatifs, il arriverait dans les eaux de New-York avant la fin de l'été, et joindrait, sous les murs de cette place, les milices descendues par le lac Champlain. A la Cour on ne doutait pas du succès : aussitôt parvenu dans les eaux de Terre-Neuve, Frontenac détacherait en avant Callières, porter de ses ordres. Denonville alors mobiliserait toutes les troupes qu'il pourrait éloigner sans exposer le pays aux Iroquois et, laissant la garde de la colonie à Vaudreuil, mettrait Callières à la tête du corps expéditionnaire. La Caffinière, commandant supérieur des deux vaisseaux donnés à Frontenac, arriverait par mer devant New-York et se conformerait, en tout, aux ordres du gouverneur général ?,
4 Or, fun. du comte de Frontenac, par le P. Goyer, Récollet. Ms. de l'Université Laval de Québec. Les annotations seraient de la main d’un nets général de Saiut-Vallier, l'abbé Glandelet (Voir Winsor, Hist. of Am., f, 357),
2. Cf, Instructions de Frontenac. — Le Recueil des Mém. et Doc. écrit à
Les précautions les plus rigoureuses étaient prescrites pour que le secret fût gardé : les correspondances entre les différents chefs devaient être chiffrées; la Cour comptait donc, en diminuant les effectifs demandés par Callières, que la rapidité d’une surprise y suppléerait. Le pays une fois occupé, la prise de possession en serait assurée par une transplantation générale des habitants suspects de ne point accepter la souveraineté de la France : on les obligerait à rendre leurs armes, on dresserait l'inventaire exact de tous leurs biens, et seuls les catholiques ayant reconnu le roi de France seraient laissés maîtres de leurs terres; parmi les autres, les plus riches seraient emprisonnés, dans l'espoir que l’on en tirerait des rançons; les autres seraient transportés en Pennsylvanie ou dans la Nouvelle-Angleterre ; Callières, qui avait eu l'idée première de cette expédition, devait en être récompensé par la charge de gouverneur du pays conquis; quant à Frontenac, la campagne achevée, ses instructions portaient qu’il retournerait au Canada, sauf impossibilité absolue par suite de la saison; il profiterait au plus tôt de l’expulsion des Anglais de New-Yorck pour signer la paix avec les Iroquois et faire le désert du côté de la Nouvelle- Angleterre.
Sans doute, ces dispositions étaient dures, et Parkman s’indigne avec quelque raison de la cruauté des ordres de Louis XIV !. L'expédition ayant échoué, nul ne peut dire dans quel sens ni avec quelle mesure Frontenac eût exécuté les instructions royales; mais Guillaume III, à la même époque, ne procédait-il point, en Irlande, à des évictions sanglantes, et plus tard les Anglais hésitèrent-ils, après le traité d'Utrecht, qui leur livrait l'Acadie, à traiter les Français de ce pays comme Louis XIV avait voulu jadis les traiter eux-mêmes? La faute du roi de France fut de n'être pas intervenu, lorsqu'il en était temps encore, p°” des moyens moins violents; les quelques points principaux du pays fortement occupés pendant le règne de Jacques II, les habitants se seraient sans doute soumis à la France, si l'on avait seulement respecté leur religion; mais Louis XIV eût-il admis, surtout au moment de la révocation de l’édit de Nantes, que tout un groupe de ses sujets américains pratiquàt officiellement le culte réformé? D'ailleurs,
tort La Coffinière. — Cf. Lettres de Menneval, gouverneur de l’Acadie, à la Cour (sept. 1689). Ar. col., Ac., Il, 123.
41, Count Frontenac, p. 190.
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les conditions ayant alors changé, le recours à la force devenait inévitable.
Une campagne contre les établissements anglais de New-York était donc résolue; mais la Cour avait si bien réduit le projet primitif de Callières, qu'il n’en restait presque plus rien. De plus, — la preuve en est dans la correspondance officielle du ministre avec Begon, intendant de la marine à Rochefort, — ni le ministre, ni l'intendant Begon ne surent exactement, jusqu'au dernier jour, comment l'entreprise serait conduite; il ressort seulement de leurs lettres que les vaisseaux donnés à Frontenac, l’£Zmbuscade, frégate légère, et le Fourgon, simple flûte, étaient deux bâtiments des plus médiocres : en avril 1689, le ministre déclarait à Begon que l'£'mbuscade, trop peu chargée de voiles pour faire un bon garde-côte, serait transformée en brülot !, et provisoirement désarmée; peu de jours après, au moment de la nomination de Frontenaec, l’ordre arrive à Rochefort de surseoir au désarmement : l’'£mbuscade, toute misérable qu'elle soit, partira pour l’Acadie avec des vivres, de la poudre, des vêtements pour les soldats, de l'argent pour les chefs sauvages ; on la munira de canons, mais en observant qu'elle n’en peut pas porter un très grand nombre; le ministre recommande de faire diligence, car Frontenac est prêt, et voudrait quitter la France dès les premiers jours de juin *.
Mais il devait alors régner, dans les bureaux de la marine, un désordre inextricable ; la plupart des vaisseaux étant occupés pour la guerre d'Irlande, les intendants n'avaient plus les transports nécessaires pour ravitailler par mer les arsenaux; à Brest, on manquait de poudre et Rochefort devait en envoyer; or, c’est l'£mbuscade, le 22 mai, qui est commandée pour ce service! Et le ministre qui parlait d'un départ de Frontenac avant la mi-juin, désigne seulement le 31 mai, pour accompagner l’£nbuscade en Acadie, la flûte le Fourgon, de 30 canons et cent vingt hommes d'équipage. D'autre part, comme on songeait à ravitailler Terre- Neuve avant la fin de l’année, on préparait un petit convoi pour Plaisance, capitale de cette île; mais pour celui-ci, le centre d'armement était Brest, ce qui obligeait Begon, Desclouzeaux, intendant de Brest, et le ministre, à un échange compliqué de