Lettre du 20 oct. 1696. Ar. col., CG. G. Can., XIV
les sauvages, et c'est pour cette raison que Frontenac les choisissait avec tant de soin : Cadillac, La Forest étaient dignes de le représenter après des indigènes; leur rôle étant diplomatique plus encore que militaire, le commerce était indispensable à leur succès.
Aussi Frontenac estimait-il très regrettable la défense royale d’aller au-devant des sauvages dans les bois; Callières pensait comme lui : tout le trafic des sauvages, disait-il, va passer aux Anglais. Enfin Champigny lui-même formulait, quoique avec les précautions qui lui sont coutumières, un avis analogue; il faut, écrit-il, garder au moins deux postes de traite, aux Outaouais et aux M'amis; quelques congés, vingt-cinq par exemple, sont nécessaires; afin d'empêcher le commerce des officiers, chaque permissionnaire porterait dans son canot deux cents livres de marchandises pour le roi; les commis de la ferme recevraient ces marchandises et paieraient les troupes. Frontenac, pour se conformer aux ordres du ministre, n’expédia dans l’automne de 1696 aucun convoi de traitants ; seul La Forest partit avec un canot et cinq hommes pour Michillimackinac, afin, disait le gouverneur, d'apporter à La Mothe Cadillac la nouvelle des victoires remportées sur les Iroquois. Champigny ajoute, sans malice, un détail qui a son prix : en attendant les lettres complémentaires de la Cour, les missionnaires seuls monteront chez les sauvages. C'est dire que, si Frontenac n'y prend garde, ils pourront sans contrôle étendre le domaine de leurs prédications, et s’adjuger des possessions nouvelles sur lesquelles l'autorité du roi de France ne sera pas beaucoup plus qu'un mot. Mais le gouverneur n'était pas homme à fermer les yeux sur ces empiétements !.
En condamnant, par la suppression des congés, la politique indigène de Frontenac, le ministre n'avait pas voulu cependant renoncer à faire de la France la principale puissance européenne de l'Amérique du Nord; mais il avait combiné un plan d’après lequel les troupes canadiennes devaient servir surtout hors du Canada; son but était d'enlever aux Anglais toutes leurs positions avancées, des frontières de l’Acadie à la baie d'Hudson, puis de les attaquer dans leurs plus anciens établissements, à New-York ou
1. Lettres de septembre et octobre 1696. Ar. col., C. G. Can., XIV, 194, 199, 235.
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Can., XIV, 194,
plutôt à Boston; mai il ne parait pas qu'il eût en vue les intérèts du Canada; peut-être, séduit par les propositions d'armateurs de la Rochelle ou de Saint-Malo, pensait-il surtout à conquérir les pêcheries du golfe du Saint-Laurent et les territoires de chasse qui entourent la baie d'Hudson. Dans ces projets, le Canada n’était qu'un centre de ravitaillement; l’histoire de ces événements appartient pourtant à notre sujet, car Frontenac fut associé aux entreprises de la Cour et l'honneur des succès obtenus revient presque entier aux Canadiens commandés par d'Iberville.
Les vaisseaux de 1696 avaient apporté à Frontenac, avec la nouvelle ordonnance sur les congés, des ordres du roi pour les campagnes concertées à Paris avec d'Iberville; il y a donc certainement corrélation entre les deux séries de décisions; on se résignait, si telle devait être la conséquence de la révocation des congés, à perdre le haut pays et les voies d'accès du Canada vers le Mississipi; cette résolution, pensait-on, rendait disponibles des forces qui irouveraient ailleurs leur emploi. Il ne paraît pas que l'on ait averti Frontenac à l'avance du rôle qu'on lui réservait, mais, comme le gouverneur avait grande confiance en d'Iberville, comme lui-même avait jadis souhaité que l’on attaquât les Anglais de Terre-Neuve, il ne marchanda point son concours. Les instructions du roi portaient que des Canadiens embarqués sur un vaisseau de guerre se rendraient à Plaisance de Terre-Neuve pour attendre d'Iberville, auquel il était prescrit de faire d'abord une démonstration en Acadie. « Rien, écrit Frontenac en faisant partir les Canadiens de renfort, rien ne peut être plus avantageux au royaume que de nous rendre maitres de toutes ces pêches; c’est une des plus belles choses que le roi puisse faire en tout le Nouveau-Monde !. » Mais ce n'était pas une raison pour renoncer à la situation acquise dans l’ouest.
Tandis que les préparatifs s’achevaient à Québec et que des troupes descendues de Montréal venaient remplacer les soldats embarqués pour Plaisance, on ne restait pas inactif en Acadie; l'abbé Thury, missionnaire des Abénaquis, entretenait l'hostilité des sauvages contre les Anglais, dont il faisait échouer toutes les négociations ?; en même temps, Villebon fortifiait sa position du
1. Lettre du 25 oct. 1696. Ar. coi., C. G. Can., XIV, 157. — Cf. Id., O. d. R, 1696-97, 2, 20, 25, 38.