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car ils étaient assez civilisés pour comprendre tout l’avantage de
leur situation, assez belliqueux pour tenir les Français en conti-
nuelle inquiétude, après les guerres victorieuses qu'ils avaient dirigées contre tous leurs voisins. [ls devaient leurs succès à l’avantage de leur position géographique, à leur courage individuel, à la supériorité relative de leur armement : tout proches des Européens, ils furent les premiers munis d'armes à feu; en échange ils apportaient aux Français ou aux Anglais des ballots de pelleteries reçus des sauvages du haut pays. Enfin ils avaient quelques institutions politiques, ou du moins quelques coutumes constantes : chaque fois qu'une décision d'importance était à prendre, on rassemblait un conseil des principaux de la nation, les « Agoiandères »; les hommes y délibéraient seuls, mais les femmes y assistaient aussi ; là, on fixait le sens et le nombre des colliers de porcelaine que l’on emploierait pour les négociations en cours; jamais les [roquois ne se décidaient à la légère; fort différents de leurs voisins qui s’abandonnaient d'ordinaire à l’inspiration du moment, ils savaient procéder avec méthode contre leurs ennemis. La famille, organe élémentaire de la confédération, est, chez eux, fortement constituée; c’est par les femmes, à ce qu'il semble, que les liens de parenté s’établissent et sont maintenus : tout Iroquois, même converti, même résidant parmi les Français, garde au village natal une place dans la cabane de sa mère ou de la plus proche parente du côté maternel; quand une mèêre meurt avant d’avoir sevré son enfant, celui-ci est enterré vivant auprès d'elle, parce qu’on est persuadé qu'aucune autre femme n'aurait pu le nourrir !.
Très braves, les Iroquois sont aussi les plus cruels de tous les sauvages du Nord-Amérique; ils font périr leurs captifs dans d’affreux tourments, et pour les missionnaires ces forcenés qui tenaillaient les corps, brülaient les doigts un à un dans des pipes, arrachaient les ongles par petits morceaux, évitant de porter jamais un coup mortel afin de savourer plus longtemps les angoisses de leurs victimes évoquaient exactement l’image de l'Enfer. Si les Illinois répandirent la corruption morale autour d'eux, les lroquois rendirent cruels, par besoin de précaution où
1. Voir Douniol, I, 243. — La Potherie, I, 358. — Relat. 1670, p. 14 — Charlevoix, III, 368. — Parkman, The Jesuits in North America.
de représailles, tous leurs voisins indigènes; bien plus, les Européens eux-mêmes furent souvent obligés, en face de pareils adversaires, de se montrer barbares comme eux. On le voit, parmi toutes les tribus qui les entourent, les Iroquois se distinguent par des caractères originaux; peut-être, d’ailleurs, appartiennent-ils à une race particulière : aujourd'hui, dans les rares villages d’Indiens qui subsistent au bas Canada, deux types apparaissent en un saisissant contraste : les uns ont la figure large, le nez épaté, la bouche grande, les lèvres épaisses, leurs cheveux tombent en longues boucles sur leurs épaules ; les autres, plus sveltes d’allure, sont hauts de taille, minces, le visage pointu, le nez aquilin, un masque d'oiseau de proie; les cheveux sont relevés derrière la tête en un chignon que l’on se figure volontiers couronné d’un trophée de plumes peintes. Ces types n’accuseraientils pas la distinction originelle des Iroquois et de leurs adversaires de la région des Lacs?
Les documents anglais désignent ordinairement les Iroquois sous le nom de Cinq-Nations; ils forment, en effet, une confédération de cinq tribus principales, qui sont, de l’est à l’ouest, les Agniers ou Mohawks, les Oneiouts, les Onnontagués, les Goyoguens et les Tsonnontouans. « Le nom d’Iroquois, dit le Père Charlevoix ‘, n’est employé que par les Français; il a été formé du terme Hiro, qui signifie J'ai dit, et par lequel ces sauvages finissent tous leurs discours comme les Latins faisaient autrefois par leur Dixi, et de ÆAoué, qui est un cri tantôt de tristesse et tantôt de joie. Leur nom indigène est Agonnonsionni, qui veut dire faiseurs de cabanes, parce qu'ils les bâtissent plus solides que la plupart des autres sauvages. » Le pays des Iroquois, d’après le même auteur qui est ici un témoin oculaire, offre des ressources variées; la faune est abondante, la terre riche, les arbres fruitiers y poussent en grand nombre; en quelques endroits, « on voit une eau dormante, épaisse et huileuse, qui prend feu comme fait l’eau-de-vie ». Certes les Iroquois de l’époque de Frontenac ne songeaient pas à l'exploitation de ces gisements de pétrole qui ont enrichi depuis la Pennsylvanie; mais ils tenaient à leur sol; chasseurs et coureurs de bois autant que les autres indigènes de l'Amérique du Nord, ils avaient, à la différence de ceux-ci, des
villages de bois, et non de simples campements; ils y venaient régulièrement; si l’origine de leur nom local, telle que la donne Charlevoix, n’est rien moins que sûre, elle est du moins vraisemblable, et ceci prouverait que les Iroquois eux-mêmes, en se désignant de cette manière, avaient conscience d’une des causes principales de leur supériorité sur les autres tribus de l'Amérique du Nord.
Les Iroquois ne sont pas très nombreux; Courcelles assurait qu’ils ne pouvaient mettre en ligne plus de deux mille guerriers, ce qui représenterait une population de dix à douze mille âmes t; quoique les peuples auxquels ils faisaient la guerre fussent peu braves, il est évident que des expéditions continuelles auraient vite abaissé ce chiffre, car il ne paraît pas que les Iroquois fussent très prolifiques, si la coutume des adoptions n'avait comblé les vides laissés par les guerriers morts?; parfois les prisonniers ennemis étaient massacrés, mais souvent aussi, sur la demande d’un de leurs vainqueurs, on les épargnait; ils étaient alors traités comme des Iroquois de naissance, et leur sort ne devait pas être trop dur, puisque Charlevoix nous parle de Français qui refusaient, après des années de cette vie sauvage, de revenir parmi leurs compatriotes du Canada. « Ces sortes d’adoptions ne reçoivent aucune atteinte des guerres qui peuvent survenir, d’où il est arrivé qu’on s'est assez souvent servi avec succès des Français adoptés par les Iroquois pour entamer avec eux des traités de paix ?. » C’est par là que se maintenaient, dans chacune des cinq tribus, les familles qui la composaient; c'était un renfort nécessaire, car les Iroquois étaient toujours en guerre et perdaient ainsi beaucoup des leurs; il suffit d'examiner, au bas d’une convention, les figures allégoriques qui servent de signatures à ces groupes, pour se convaincre qu'on est en face d’une population toute belliqueuse “. Les familles sont celles du loup, du chevreuil, du castor, du grand et du pelit pluvier, de l’ours, de la tortue; mais tous ces animaux, si pacifiques que quelques-uns paraissent, sont munis sur les documents d’une arme offensive, hache, couteau ou massue. Parfois, seule-
1. Relalion du voyage de Courcelles au lac Ontario. Margry, I, 1174 88.; cit. 209: