ORAISON DES SALAMANDRES
Immortel, Eternel, Ineffable, et Sacré Père de toutes choses, qui es porté sur le chariot
roullant sans cesse, des mondes qui tournent toujours. Dominateur des Campagnes Etheriennes où est élevé le Thrône de ta puissance, du haut duquel tes yeux redoutables découvent tout, et tes belles et saintes Oreilles écoutent tout. Exauce tes En/ans que tu as aimez dès la naissance des Siècles ; car ta dorée et grande et éternelle Majesté resplendit au dessus du monde, et du Ciel des Estoilles ; tu es élevé sur elles, ô feu étincellant. Là tu t'allumes et t'entretiens toy-méme par ta propre splendeur ; et il sort de ton Essence des ruisseaux intarissables de lumière qui nourrissent ton esprit infiny. Cet esprit infiny produit toutes choses, et fait ce trésor inépuisable de matière qui ne peut manquer à la génération qui l'environne toujours à cause des formes sans nombre dont elle est enceinte, et dont tu l'as remplie au commencement. De cet esprit tirent aussi leur origine ces Rois tres-saints qui son debout autour de ton Thrône, et qui composent ta Cour, ô Père Universel ! ô Unique ! ô Père des Bien-heureux mortels, et immortels ! Tu as crée en particulier des Puissances qui sont merveilleusement semblables à ton éternelle Pensée, et à ton Essence adorable. Tu les a établies supérieures aux Anges qui annoncent au monde tes volontez. Enfin tu nous a créez une troisième sorte de Souverains dans les
SUR LES SCIENCES SECRETES g5
Elemens. Nostre continuel exercice est de te louer et d'adorer tes désirs. Nous brûlons du désir de te posséder. O Père ! ô Mère la plus tendre des Mères ! ô l'Exemplaire admirable des sentimens et de la tendresse des Mères ! ô Fils la fleur de tous les Fils ! ô forme de toutes les formes ! Ame, Esprit, Harmonie, et Nombre de toutes choses.
Que dites-vous de cette Oraison des Salamandres ? N'est-elle pas bien sçavante, bien élevée, et bien dévote ? Et de plus bien obscure (répondis-je) je l'avais ouïe paraphraser à un Prédicateur qui prouvoit par là que le Diable entr'autres vices qu'il a, est sur tout grand hypocrite. Hé bien ! (s'écria le Comte) quelle ressource avez-vous, donc pauvres peuples élémentaires ? Vous dites des merveilles de la Nature de Dieu, du Père, du Fils, du S. Esprit, des Intelligences assistantes, des Anges, des Cieux. Vous faites des prières admirables, et les enseignez aux hommes; et après tout vous n'estes que Lutins hypocrites!
Monsieur (interrompis-je),vous ne me faites pas plaisir d'apostropher ainsi ces gens-là. Hé bien, mon fils (reprit-il) ne craignez pas que je les appelle : mais que vostre foiblesse vous empesche du moins de vous étonner à l'avenir de ce que vous ne voyez pas autant d'exemples que vous en voudriez de leur al-
q6 cinquième entretien
liance avec les hommes. Helasîoùest lafemme, à qui vos Docteurs n'ont pas gâté l'imagination, qui ne regarde pas avec horreur ce commerce, et qui ne tremblât pas à l'aspect d'un Sylphe ? Où est l'homme qui ne fuit pas de les voir, s'il se pique un peu d'estre homme de bien ? Trouvons-nous que très-rarement unhonneste homme qui veuille de leur familiarité ? Et n'y a-t-il que des débauchez, ou des avares, ou des ambitieux, ou des fripons, qui recherchent cet honneur qu'ils n'auront pourtant jamais (VIVE DIEU) parce que la crainte du Seigneur est le commencement de la Sagesse. Que deviennent donc [luy dis-je] tous ces peuples volans ; maintenant que le gens de bien sontsi préoccupez contr'eux ? Ha ! le bras de Dieu (dit-il) n'est point racourcy, et le Démon ne retire pas tout l'avantage qu'il esperoit de l'ignorance et de l'erreur qu'il a répendu à leur préjudice, car outre que les Philosophes qui sont en grand nombre y remédient le plus qu'ils peuvent en renonçant toutà-fait aux femmes ; Dieu a permis à tous ces peuples d'user de tous les innocens artifices dont ils peuvent s'aviser pour converser avec les hommes à leur insceu. Que me dites vous là, Monsieur ? [m'écriay-je]. Je vous dis vray [poursuivit-il]. Croyez vous qu'un chien puisse avoir des enfans d'une femme? Non (répondisje.) Et un Singe (ajouta t il). Non plus (repli-
quayje). Et un Ours ? (continua-t il). Ny chien, ny ours, ny singe (luy dis je), cela est impossible sans doute ; contre la nature, contre la raison, et le sens commun. Fort bien (dit le Comte), mais les Rois des Goths ne sont-ils pas nez d'un ours et d'une Princesse suédoise? Il est vray (repartis-je)que l'Histoire le dit. Et les Pegusiens et Syoniens des Indes (répliqua t-il) ne sont-ils pas nez d'un chien et d'une femme ? J'ay encore leu cela (luy dis-je). Et cette femme portugaise (continua-t il) qui estant exposée en une Isle déserte, eut des enfans d'un grand Singe ? Nos Théologiens (luy dis je) répondent à cela, Monsieur, que le Diable prenant la figure de ces bestes... Vous m'allez encore alléguer (interrompit le Comte) les sales imaginations de vos Auteurs. Comprenez donc, une fois pour toutes, que les Sylphes voyant qu'on les prend pour des Démons, quand ils apparoissent en forme humaine, pour diminuer cette aversion qu'on a d'eux, prennent la figure de ces animaux et s'accommodent ainsi à la bizarre foiblesse des femmes, qui auroient horreur d'un beau Sylphe, et qui n'en ont pas tant pour un chien, ou pour un singe. Je pourrois vous conter plusieurs historiettes de ces petits chiens de Bologne avec certaines pucelles de par le monde : mais j'ay à vous apprendre un plus grand secret.
g8 CINQUIÈME ENTRETIEN
Sçachez, mon fils, que tel croit estre fils d'un homme, qui est fils d'un Sylphe. Tel croit estre avec sa femme, qui sans y penser immortalise une Nymphe. Telle femme pense embrasser son mary, qui tient entre ses bras un Salamandre ; et telle fille jureroit à son réveil qu'elle est Vierge, qui a eu durant son sommeil un honneur dont elle ne se doute pas. Ainsi le Démon et les ignorans sont également abusés.
Quoy ! le Démon (luy dis je) ne sçauroit-il réveiller cette fille endormie pour empêcher ce Salamandre de devenir immortel ? Il le pourroit (répliqua le Comte) si les Sages n'y mettoient ordre : mais nous apprenons à tous ces peuples les moyens de lier le Démon, et de s'opposera leur éfort. Ne vous disois-je pas l'autre jour que les Sylphes et les autres Seigneurs des Elémens sont trop heureux que nous voulions leur montrer la Cabale. Sans nous, le Diable leur grand ennemy les inquiéteroit fort, et ils auroient de la peine à s'immortaliser à l'insçû des Filles.
Je ne puis (repartis-je), admirerassés la profonde ignorance où nous vivons. On croit que les Puissances de l'Air aident quelquefois les Amoureux à parvenir à ce qu'ils désirent. La chose va donc tout autrement, les Puissances de l'Air ont besoin que les Hommes les servent en leurs Amours. Vous l'avés dit,
mon Fils [poursuivit le Comte], le Sage donne secours à ces pauvres peuples, sans lui trop malheureux et trop foibles pour pouvoir résister au Diable : mais aussi quand un Sylphe a apprisdenous à prononcerCabalistiquement le nom puissant nehmahmihah, et à le combiner dans les formes avec le nom délicieux eliael; toute PuissancesdesTénébresprennent la fuite, et le Sylphe jouit paisiblement de ce qu'il aime.
Ainsi fut immortalisé ce Sylphe ingénieux qui prit la figure de l'Amant d'une Demoiselle de Seville ; l'Histoire en est connue. La jeune Espagnole étoit belle, mais aussi cruelle que belle. Un Cavalier Castillan, quil'aîmoit inutilement, prit la resolution de partir un matin sans rien dire, et d'aller voyager jusqu'à ce qu'il fût guéri de son inutile passion. Un Sylphe trouvant la belle à son gré, fut d'avis de prendre ce tems, et s'armant de tout ce qu'un des nôtres luy apprit pour se défendre des traverses que le Diable envieux de son bonheur eût pu luy susciter, il va voir la Demoiselle sous la forme de l'Amant éloigné, il se plaint, il soupire, il est rebuté. Il presse, il sollicite, il persévère ; après plusieurs mois il touche, il se fait aimer, il persuade, et enfin il est heureux. Il naît de leur Amour un Fils dont la naissance est secrète et ignorée des Parens par l'adresse de l'Amant Aérien. L'Amour con-
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