CHAGRIN DU COMTE DE GISORS
devois, pour leur faire sentir la différence qu'il doit y avoir entre la sensibilité et l'humeur, les bornes que cette sensibilité même doit avoir et combien il seroit dangereux qu'elle ne devînt coupable, pour peu qu'elle se communiquât aux soldats ou bien qu'on voulût la faire partager à ses amis et à ses voisins. Gomme il devoit y avoir une exécution hier, j'ai fait prendre les armes au régiment entier, afin qu'on ne nous soupçonnât pas d'avoir part à l'émeute, en cas qu'il y en eût une, et il n'y a sorte de politesse que je ne fasse en public au grand-prévôt afin d'inspirer de la considération pour lui. Mandez-moi, je vous prie, mon cher père, de vous à moi, si vous approuvez qu'on soupçonne un régiment entier d'avoir part à l'évasion d'un coupable, que pendant que toute l'armée maraude, on choisisse un des régiments où on sait que la discipline est exercée le plus sévèrement pour lui faire une pareille mercuriale en public, et qu'on se serve de l'expression de voleurs en parlant aux drapeaux de Champagne. Vous devez être bien sûr que ceci ne fera que redoubler mon zèle et celui du régiment oîi on n'entendra jamais autant de murmures que dans les autres ; mais j'ai le cœur ulcéré (4). »
Dans ce cœur ulcéré, le sentiment du devoir n'avait pas cessé de tenir une grande place, et l'autorité du maréchal de Belle-Isie n'avait pas besoin d'un grand effort pour l'y rétablir. Sa réponse, qu'on va lire, n'en est pas moins belle. « Il est malheureux pour le régiment et pour vous, écrivait-il h son fils, que le sort soit tombé surlui ; mais, vu toutes les circonstances, j'aurois
(1) Gisorsà Belle-Islo, 9 juin [3432].
AVIS Dl MAUÉCHAL DE BELLE-ISLE 189
fait tout comme le maréch:jl d'Estrées, parce qu'il faut des exemples dès les premiers jours, et ils sont encore plus efficaces quand ils tombent sur un corps distingué et (|ui a un chef tel ([ue vous. Je sais que M. le maréchal d'Estrées a été tout aussi affligé que vous, et il m'a écrit sur cela une lettre pleine d'amitié. En même temps que j'approuve le fond, je blâme intîniment la forme. J'aurois fait mettre le lieutenant de grenadiers en prison, mais je ne l'aurois pas cassé. J'aurois harangué le régiment etn'aurois point employé de terme qui eût pu l'offenser et le blesser. Je les aurois au contraire piqués d'honneur en les mettant eux-mêmes à ma place. Mais comme cette affaire ne vous fait aucune espèce de tort non plus qu'au régiment, il ne faut s'en souvenir que pour redoubler de sagesse et de discipline, et vous ne sauriez apporter trop d'attention pour qu'il ne reste pas le moindre vestige d'humeur ni de mécontentement, et surtout qu'il ne soit pas tenu le moindre propos de la part d'aucun de vos officiers et encore bien moins des soldats. La conséquence en seroit infinie pour le service du roi et la police de l'armée, pour vous personnellement qui en deviendriez responsable, et, ([uoi(|ue vous fassiez tout ce qu'il faut pour n'avoir ni envieux ni jaloux, soyez persuadé que vous en avez qui seroient bien aises, sans se montrer, de vous jeter le chat aux jambes et vous rendre de mauvais offices ; au lieu que la sagesse de votre conduite vous fera beaucoup d'honneuret vous feraencore plus estimer (1).» En effet, le zèle du comte de Gisors pour la discipline et contre la maraude, la bonne tenue du régiment de
(1) Belle-Islc à Gisors, li juin [3432].
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Champagne, et Tesprit de justice qui tempérait la sévérité du général en chef, eurent bientôt apaisé 'es ressentiments qu'avait soulevés la malheureuse affaire du 6 juin; quinze jours après il n'en restait plus trace, « M. le maréchal, écrivait à son père le comte de Gisors, a comblé de politesses les chefs du régiment que j'ai menés dîner chez lui, et nous a tenu, en présence de deux cents personnes, des propos mille fois plus flatteurs que ceux qui nous ont affligés n'étoient offensants. Il viendra voir demain manœuvrer le régiment. Jugez si nous serons sur notre propre (1\ »
Malheureusement pour le maréchal et pour son armée, l'ennemi leur avait offert pendant quelques jours, puis enlevé tout h coup l'espoir fortifiant dune bataille. Il était bien vrai que le duc de Cumberland, après avoir hésité d'abord et paru vouloir attendre en Hanovre l'attaque des Français, avait passé le Weser à Minden et rejoint avec la meilleure partie de ses forces un corps d'observation qui, depuis les premiers jours de mai, occupait, auprès de Bielefeld, le poste de Brakwede.
En réunissant à ses Hanovriems tous les contingents fournis par le landi;;rave de Hesse, le duc de Brunswick, le duc de Saxe-Gotha et le roi de Prusse, il ])ouvait
(1) Gisors àBelie-Islc, 24 juin [S433]. — Le -26juin,il y cul enliT les lieutenants de Champagne et ceux de Navarre une partie de barres dont le comte de Gisors fit les lionneurs au maréchal et aux princes.