OCCUPATION DE LA HESSE
était resté à Bielefeld. Dans la nuit du 7 au 8, le marquis d'Armentières réussit à passer le fleuve h Beverungen ; il ne trouva devant lui que deux ou trois cents Hanovriens qui se retirèrent aussitôt et qu'il fit suivre afin de reconnaître le pays. Ce premier passage, d'ailleurs, n'était que pour prendre pied sur la rive droite du Weser et protéger la construction des ponts que le maréchal avait décidé de faire jeter, six lieues plus bas, immédiatement au-dessous de Hoxter. Ce fut à l'abbaye de Corvey, voisine du point désigné, qu'il établit son quartier général. Avant de passer le Weser en force, il avait jugé prudent de ne pas laisser derrière soi, sans l'occuper, la Hesse, pays hostile. Un corps y marcha sous les ordres du marquis de Contades; Cassel et toutes les villes ouvrirent leurs portes; on mit garnison dans les principales, et le détachement peu diminué put rejoindre l'armée avant les événements décisifs.
Celle-ci, le 8 juillet, avait quitté Bielefeld ; elle marchait lentement, parce que les gros équipages rappelés de Munster, où ils avaient été provisoirement laissés, encombraient les chemins. A mesure qu'il se rapprochait de l'ennemi, la préoccupation du comte de Gisors était de donner à son régiment toute la perfection matérielle et morale où puisse atteindre la meilleure troupe en campagne. Des menus détails de service et de tenue jusqu'aux grands sentiments d'honneur et d'héroïsme, il ne négligeait, il ne sacrifiait rien, et en touchant tour à tour à ces extrêmes de la vie militaire, il sentait qu'il accomplissait également un devoir. « Sans présomption, écrivait-il à son père, j'ose dire que je suis parvenu à avoir le régiment le mieux marchant de toute
l'armée. Aucun officier, sous quelque prétexte que ce soit, ne quitte sa division, ni aucun soldat son rang, sans une permission, et, en arrivant, on se met en bataille, on porte les armes, les bans sont publiés et les bataillons renvoyés comme aux casernes dans une garnison. Comme je ne descends de cheval qu'une heure et demie après, je vois moi-même partir les détachements du bois et de la paille avec les officiers qui, sous ma direction, forment avec des soldats armés la chaîne du canton où se coupe le bois. Les piquets demeurent sous les armes, en avant du camp, jusqu'à ce que tout soit rentré. Voilà, je crois, mon père, toutes les précautions qu'on peut prendre quant à la discipline. Quant à la propreté, l'inspection des compagnies se fait tous les jours de route comme les autres ; on n'en souffre aucun qui n'ait la queue faite de frais, une boucle de chaque côté, l'habit bien recousu, et jamais en route il ne leur est permis de dégraffer leurs chapeaux. Presque tous les soirs je vais à l'ordre où je tâche de leur inspirer, par des discours particuliers, les sentiments que des soldats de Champagne doivent avoir. Ainsi, moitié par amitié, moitié par sévérité, je tâche de mener à bien la phalange qui m'est confiée. Mais, mon cher père, faites-nous tirer des coups de fusil ; l'oisiveté où nous languissons nous devient insupportable... Plusieurs officiers ont la fièvre et seroient demeurés, sans le fiacre que j'ai acheté à Munster. Il est fort utile au régiment, sans pouvoir me faire accuser de luxe, tant il est affreux (1). » En passant auprès de Detmold, M. de Gisors n'avait
(I) Gisors à Bello-Isie, 10 et 11 juillet [343i-3433J.
pii s'empêcher de plaindre le comte de Lippe, un de ces pauvres princes allemands alliés des Français et que îes Français ne ménageaient guère ; jamais, avant leur entrée, il n'y avait eu l'espoir d'une plus belle et plus abondante moisson ; eux passés, ft n'en restait plus que le regret. « Il me fait une vraie pitié, disait-il du comte de Lippe, d'autant qu'il se conduit à merveille et tient les meilleurs propos du monde en voyant dévaster son pays. » Cet infortuné souverain, dont la fortune, dérangée par ses pères, se réduisait à cinquante mille écus de rente, vivait comme un ermite dans un coin de son vaste château de Detmold ; au moins avait-il pour consolation la compagnie d'une femme charmante ; mais les malheurs de ïa guerre l'avaient forcé de s'en séparer, et sur ses cinquante mille écus, il fallait qu'il entretint un contingent de trois cents hommes qu'il devait à ses puissants alliés d'Autriche et de France ^1).
Enfin, le 1:2 juillet, l'armée se trouva réunie au camp de Corvey. Des difficultés relatives aux subsistances l'y retinrent pendant trois jours. Le munitionnaire avait déclaré au général en chef et à l'intendant qu'il était hors d'état de transporter le pain h plus de quinze lieues de ses fours ; or, comme il y avait vfngt-deux lieues de Paderborn, où étaient les fours, jusqu'à Hamelen, où le maréchal avait l'ordre fomiel' d'entrer de gré ou de force, l'armée aurait donc été, faute de pain, obligée de s'arrêter à sept lieues en deçà de son objectif. Il était absolument nécessaire d'avoir des fours plus rapprochés, le maréehal donna l'o'rdre
{i) Gisors à Beile-Islo, il juillet [jrjri, ii" 16i].
TASSAGE \iU VVESEU 20^
d'en construire h Hoxter; mais cette construction, pour laquelle il fallait faire venir des briques (ju'ou ne troiivail point dans le pays, aurait exige plus de ({uinze jours. C'était le cas où il fallait foi'cer nature, selon le mot du maréchal de Belle-Isle. Le général en chef pressa tellement le muuitionnaire qu'il liuit par déclarer quesi l'intendant voulait doubler ses moyens de transport, il promettait de porter de Paderborn jusqu'à Hamelen le pain de l'armée. Le problème ne fut ainsi résolu que le 17 juillet (1). Cependant, dès la veille, l'armée avait passé le Weser, la cavalerie à gué, l'infanterie et l'artillerie sur trois ponts jetés à Corvey même et à Tonnenburg, vers la gauche du camp. Elle prit position à Holtzminden.
Le lo, le maréchal d'Estrées avait poussé lui-même une reconnaissance sur la rive droite du Weser jusqu'à six lieues de Iloxter. Il était revenu peu satisfait de ce qu'il avait vu : un pays couvert, inégal, difficile, rarement assez élargi par les sinuosités du fleuve pour mériter le nom de plaine, le plus souvent restreint par le rapprochement des montagnes à n'être plus qu'un défilé, les montagnes elles-mêmes couvertes de bois épais, fréquemment coupées de ravins, quelquefois de gorges étroites qui de l'autre côté de la chaîne déboucliaient sur le grand chemin de Gottingue à Hanovre, en un mot un pays de chicane et fait pour la défense (2). FalLiit-il, en suivant le Weser, cheminer directement,
(1) Éclaircissements prc'senlés au roi par le maréchal d'Estrées. Paris, 1758, in-t».
(2) Gisors à Belle-Isle, iri juillet [3i35]. — Journal hanovrien de la cumpnqne, du 13 juin au :2G juillet. [Archices du Dépôt de la Guerre. Mé)noires,]
206 L>ÎQUIÉTUDE ET MOUVEMENTS
mais péniblement sur Hamelen ? Valait-il mieux se jeter dans les montagnes, traverser la forêt de Solingen qu'on avait devant soi, tomber sur le grand chemin à Eimbeciv, et par une menace sur Hanovre contraindre l'ennemi à s'éloigner lui-même du Weser? « Tous les aides maréclnuix des logis sont en course pour reconnoître des marches sur notre droite, écrivait Gisors au maréchal de Belle-Isle; jamais pays n'a été, je crois, moins connu, ni projets plus incertains que les nôtres. Quelque chose qui arrive, vous serez bien aise de savoir du moins qu'enfin, par le nouvel ordre de bataille, M. de Chevert est attaché h la division de Champagne. Nous sommes surs, moyennant cela, de faire de la bonne besogne à notre gauche et d'être détachés avec lui si on le détache. Au reste, soyez sûr que désormais je ne demanderai plus rien, m'en rapportant entièrement à M. le maréchal. 11 a assez d'autres importunités sans les miennes, et est bien à plaindre de toutes les tracasseries dont on l'accable (1). » Depuis le 12, le comte de Maillebois avait rejoint le maréchal d'Estrées. S'il y avait des tracasseries au quartier général français, le camp hanovrien n'était pas dans une agitation moindre. La bataille de Chotzemitz y avait tout mis en rumeur ; bien loin d'espérer désormais quelques renforts du roi de Prusse, il fallait s'attendre au rappel des six bataillons qu'il avait prêtés d'abord à l'armée hanovrienne, et qui, en effet, partirent le 13 juillet pour Magdebourg, A ce premier mécompte était venue se joindre la nouvelle inattendue que les Français avaient passé le haut Weser ; dès lors le désarroi fut au
(1) Gisors à Bcllc-Isle, 17 juillet [3435].
DE l'armée hanovrienne 207
comble. C'était sur le bas du fleuve que le duc de Cumberland et son état-major avaient toujours eu les yeux fixés, et pour les meilleures raisons du monde à leur sens, car en passant au-dessous de Minden, le maréchal d'Estrées aurait coupé à l'armée hanovrienne le chemin de Stade, sa seule ligne de retraite. Ce qui les confirmait davantage dans leur attente, c'est (ju'un corps français, détaché de Munster avait pris possession, le 2 juillet, d'Emden et de tout lepays prussien d'Ost-Frise, plus rapproché de Brème et de l'embouchure du Weser que Munster ne l'était de Minden et du cours supérieur du fleuve. Aussi le duc de Cumberland avait-il déjà fait commencer l'évacuation des magasins de Hamelen sur Nienburg(|ui était au tiers de la distance de Minden à Brème (4). Mais quand il fut avéré que le marquis d'Armentières avait passé à Beverungen et que le gros de l'armée française avait quitté Bielefeld pour se porter vraisemblablement sur Hoxter, le duc de Cumberland n'hésita pas à marcher au-devant des Français pour leur disputer le passage définitif, s'il en était temps encore, ou du moins pour couvrir, en avant de Hamelen, le plus de terrain possible (2).
Le mouvement commença le 10 juillet; le 12, l'armée hanovrienne prit position parallèlement au Weser, la droite aux glacis de Hamelen, le centre au village de Hastenbeck, la gauche aux bois d'Ohsen- Hagen. Le lendemain, une avant-garde de grenadiers s'avança jusqu'à Wickensen. Ainsi, dès le 13 juillet, Hamelen était gardé de sorte qu'il n'y avait qu'une
(1) Journal hanovrien de la campagne de Hanovre, du 27 juin au 6 juillet.
(2) Journal hanovrien, 9 juillet.
^2QS CltlTlQLËS DU COMTE BE MAILLEBUIS
bataille qui |»ùt eu ouvrir aux Français les abords. Gepeudaut le 17, dans uue lettre particulière adressée au manjuis de Pauhiiy son beau-frère, le comte de Maillebois parlant des difficultés du terrain disait avec une singulière assurance: « C'est un pays où il falloit jwsser comme chat sur braise et profiter des marches ({ue nous avions gagnées pour porter rapidement un corps devant Hamelen ; par une suite de nos mauvais principes, nous allons donner à nos mouvements une lenteur et une importance qui peut être nuisible... Ainsi on m'a réduit à mettre tout l'art des marches et des campements en usage (1 1. »
C'était par une telle légèreté que le comte de Maillebois, grand foiseur de projets séduisants à première vue, gâtait ses talents militaires, et quand le maréchal d'Estrées, qui ne se payait pas de belles paroles, avait mis le doigt sur le point faible des brillants projets de son chef d'étal-major, celui-ci s'était vengé de son général en traçant d'un crayon spirituel et méchant de prétendus portraits qui faisaient la joie de son beaufrère le ministre. En voici des traits : « Sa tète s'échauffe, il souffre, il croit manquer de subsistances, de fourrages, d'artillerie. Quand je lui montre la possibilité d'assurer ces parties de son service, il dit que je vois tout couleur de rose; pour lui, il ne voit ((u'eu noir, mais plus souvent il ne voit pas. 11 s'assomme de détails, fait la besogne de tout le monde excepté la sienne. 11 est malgré lui intendant, munitionnaire, major général, général de l'artillerie, politique, et il l'est si exactement ([u'il n'a pas le temps d'être général. 11 ajoute à tout cela de
(1) Maillebois à Paulmy, 17 juillet [3436, n» 119, 14 Ois],
CONTRE LE MARÉCHAL d'eSTRÉES !209
ne point connoitre le pays, de ne le voir jamais i)arliiinième, de décider toutes ses dispositions sur une mauvaise carie, de croire toutes les mauvaises nouvelles, de douter des bonnes, de s'inquiéter également de tout et de se déterminer sur l'impression momentanée que lui fait la dernière réflexion, bonne ou mauvaise, à laquelle il s'est livré. Personne n'a sa contiance, et moimême qui ai le plus l'apparence de l'avoir gagnée, je n'ai pas le droit de lui faire des représentations, encore moins celui de lui donner des raisons; il ne m'écoute jamais quand il a la liberté de réfléchir, et ne me croit que quand il n'a pas le temps de se décider par luimême. L'armée connoit au moins la moitié du tableau que je viens de vous faire. L'officier a éprouvé du malaise, le soldat s'est livré à l'indicipline, les colonels sont mutins et tracassiers; le général a pris des moyens violents ou faux pour remédier à ces inconvénients. Voilà la situation morale de notre armée. Quant à l'objet militaire, ce qui m'appartient est de juger de ce que l'armée et le général peuvent faire d'ici à la fin de la campagne, et d'en décider avec d'autant plus de certitude que je jugerai de l'objet relativement aux moyens de son exécution, et certainement le premier moyen est la capacité de celui qui met les autres en usage (1). »
C'était le 29 juin que le comte de Maillebois, rendant ses oracles, concluait hardiment que l'armée, durant le mois de juillet, pourrait bien prendre une position de sorte à favoriser la conquête de la Hesse, et que, vers le commencement du mois d'août, elle pourrait
(1) Maillebois à Paulmy, 14 et -29 juin [313G, uo 119, 3»^ i5"l.,
210 l'armée frainçaise
bien passer le Weser. Cependant, dès le 16 juillet, la Hesse était conquise et tonte l'armée de l'autre coté du Weser. Que restait-il des décisions de M. de Maillebois? Rien de plus que de l'exactitude de ses peiniures. Par exemple, il reprochait au maréchal de ne point connaître le pays, de ne le voir jamais par lui-même ; dans les premiers temps, loin de l'ennemi, le maréchal avait pu sur ce point .se confier aux lumières de son état-major ; mais dès qu'il eut passé le Weser et senti l'ennemi proche, il fit de la reconnaissance du pays sa personnelle et principale affaire, si bien que M. de Maillebois, retournant le grief, se plaignait que le général lui enlevât les fonctions de sa charge.
D'après les dispositions arrêtées par le maréchal, l'armée devait marcher directement a l'ennemi par la rive droite du Weser, la réserve du marquis d'Armentières lui servant d'avant-garde ; sur la rive gauche, la réserve du duc de Broglie marchant à la hauteur de la première devait se tenir assez près du fleuve poui' communiquer facilement avec l'armée, assez loin pour dérober ses mouvements aux vues de l'ennemi ; enfin une troisième réserve, composée de deux brigades (luif;interie et de deux brigades de cavalerie, sous les ordres du duc de Randan, devait se porter sur la droite au delà des montagnes, à Eimbeck, et surveiller h roule de Gottingue à Hanovre.
Le 19 juillet, les grenadiers de France, quarante compagnies de grenadiers des régiments et tous les
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dragons avaient qnillô brusquement le camp de Iloltzminden, sous le commandement du duc d'Orléans et de Chevert, pour se porter au soutien du manjuis d'Armentières qui, à trois lieues en avant près de Wickensen, était disait-on, aux prises avec l'ennemi. Naturellement le comte de Gisors avait demandé ii suivre Chevert; mais le maréchal l'avait retenu en lui disant que toute l'armée ne man(juerait pas de soutenir son avant-garde, si celle-ci trouvait l'occasion d'entrer en jeu. « J'attendrai donc, écrivait M. de Gisors à son père, j'attendrai l'ordre de marcher à une victoire que tout le monde regarde comme certaine, pour peu (|u'on ose la tenter. Personne n'est plus intéressé à en saisir l'occasion que M. le maréchal; il le sent bien, m'en a parlé ce matin sur ce ton, et est bien affligé des obstacles que la nature du pays présente. Il faut cependant, selon moi, ([u'ils soient bien grands pour balancer l'avantage que nous donne la bonne constitution de notre armée vis-à-vis de celle des ennemis et l'ardeur dont nos soldats sont animés contre un ennemi qu'ilsméprisent(l).» L'action ne fut point encore sérieusement engagée ce jour-là.
Il est certain que le duc de Cumberland, mal renseigné sur la réserve du mar([uis d'Armentières et se flattant de l'enlever par un coup de main, avait, dans la soirée du 18, fait marcher à Halle toute la première ligne de son armée, la seconde demeurant au camp de Hastenbeck; mais l'attitude des troupes françaises, la bonne situation que leur chef leur avait fait prendre, et le renfort que lui amenaient le duc d'Orléans et Chevert,
(1) [3435, no 220].