‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 131 sur 277 · DU CHEVALIER DE CIIABO · texte numérisé non relu

DU CHEVALIER DE CIIABO

rcmment, et j'aurois voulu lui inspirer le plus grand flegme sur les aiguillons que lescriti(|ues de sa conduite n'ont cessé de lui faire sentir. Heureusement qu'il s'ctoit attendu à rencontrer ce genre d'ennemis et qu'il s'en est préservé; il n'a pris conseil que des principes qu'il s'étoit faits, et, sans s'en écarter d'une minute, il n'a cessé de cliemincr vers son but et y est parvenu, malgré les ennemis ouverts et cachés : il a surmonté les difficultés suscitées par les uns et écarté les pièges que d'autres lui avoient préparés. 11 a suivi de point en point vos anciennes maximes et il a réussi. La cour lui fait un crime d'avoir bien vu et de n'avoir dissimulé aucune des difficultés réelles qu'il rencontroit, et dès le premier jour, vous qui voyez clair, avez dû voir qu'il mandoit : « 11 sera difficile que je puisse marcher le 10, » mais qu'il marchoit dès le 9... 11 est vrai qu'à la cour on aime mieux celui qui dit d'avance : je ferai, et qui ne fait rien, que celui qui dit : je crains de ne pouvoir, et qui fait. Il y a toujours deux courriers de satisfaction frivole contre un de certitude, et deux selon le calcul de ce pays-là, valent mieux qu'un. Je souhaite pour la patrie qui m'est chère et pour vous à qui elle le fut toujours, que celui qui remplace le grand homme vous tienne parole et pousse aussi loin les suites de notre victoire, depuis son arrivée, (jue la seule réputation de nos armes les a poussées dans six jours... Avez-vous vu souvent des victoires dont les suites fussent plus brillantes ou plus utiles ?... Après Hastenbeck, cinq places fortifiées, à trente lieues à la ronde, capitulent par la seule terreur qu'inspire une armée bien conduite et qui n'a fait aucune faute, pas même de présomption, pendant la campagne... Je ne suis pas étonné que des

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articles de ma relation (1) vous aient surpris ; ils en surprendront bien d'autres, et moi-même, qui me suis toujours méfié des gens sans principes et sans mœurs, j'aurois peine à croire si je n'avois vu; mais j'ai vu et j'ai bien vu (2). »

A des attaques de cette force et de cette verdeur, n'aurait-il pas fallu riposter du même ton? Ce n'était point l'esprit qui man([uait à Duverney, ni même le style ; c'étaient les raisons. Des mots et puis rien ; voici sa réponse : « Je ne sais que trop tout ce que l'on m'attribue. Mon premier mouvement avoit été d'entrer sur cela avec vous dans une explication que je ne redouterois pas d'avoir vis-h-vis de M. le maréchal d'Estrées lui-même, mais cela seroit trop long, et d'ailleurs il est des choses qu'une simple lettre ne peut pas souffrir. Je n'ai pas oublié les conversations que j'ai eues avec vous cet hiver; nous les reprendrons, et vous verrez que les principes d'où nous partions ont tellement changé par l'événement qu'il a bien fallu aussi admettre du changement dans les conséquences... Quoi qu'il en soit, monsieur, je n'ai nul reproclie à me faire, et c'est ce qui fait ma sécurité. Vous en jugerez vous-même un jour (3;. »

(i; Il avait envoyé à Duverney une relalion de la bataille où les actes de Maillebois élaient soigneusement notés.

(2) 10 et 19 août Pap. Clermonl, IT.jT, t. I, no^ ioM.>^.

(3) Duverney à Clialjo, 2fi août, Psp. Clerniont, IToT. 1. 1. n" lot.

EMBARRAS DE M. UE MAiLLEBOIS 2ol

Telle était, à Paris, la situation de Duvernoy; M. de Maillebois, à l'armée, souffrait pis encore. Quelques jours après la bataille, à l'ordre, devant tous les officiers généraux, il était venu dire au maréchal d'Estrées : « On répand dans l'armée ([ue je vous ai envoyé h dessein, et pour vous faire perdre la bataille, l'avis que vous étiez tourné ; je vous prie de vouloir bien vous expliquer sur une vérité si importante pour ma justification. » — « M. de Puységur, lui avait répondu le maréchal, est venu de votre part me dire : «M. de Maillebois « vous mande qu'il n'y a rien de si pressé que de lui « envoyer deux brigades de cavalerie et deux d'iufan- « terie, parce qu'il y a de la cavalerie et de Tinfanterie « ennemie qui tourirent par l'extrémité du bois. » Comment voulez-vous que je puisse croire que vous soyez capable de m'avoir donné cet avis dans la vue de me faire perdre la bataille? Une telle idée s'accorde peu avec la confiance ([ue j'ai mise en vous(l). » Quelle accablante réponse! Et comme un emportement du maréchal eût mieux valu [)0ur M. de Maillebois que ce calme !

L'attitude (jue le i^énéral disgracié avait eue dans cette scène, il l'avait d'abord prise et la garda jusqu'au bout, naturellement, sans effort. Ceux qui doutaient de son esprit et de ses talents militaires ne pouvaient contester au moins qu'il eût l'âme grande. A la

(1) Éclaircissements présentés au roi par le maréchal d'Estrées. Paris, 1758, in-4«, p. 21-22.

252 CONDUITE MAGNAISIME

nouvelle imprévue de sa disgrâce, il avait écrit au roi une lettre courte, simple et digne (1). Quand arriva le successeur, ou plutôt le supérieur au-dessous duquel on avait voulu le faire descendre (2), le plus embarrassé des deux ne fut pas celui qui était sacrifié à l'autre. Grâce h l'empire du maréchal d'Estrées sur lui-même, l'entrevue fameuse oii Lucullus, vainqueur et rappelé comme lui, humilia d'une flétrissante apostrophe Pompée, venant comme Richelieu lui dérober le prix de sa victoire, cette entrevue n'eut pas sa pareille à dix-huit cents ans de distance (3). Pas plus qu'à Maillebois, le ma-

(1) « Du quarlier g(5n(.Val d'Ohson-Hagon, le 30 juillet 1757. « Sire,

« Voire Majeslé veut bien me dire qu'elle me conserN^e dans ses bonnes grâces ; ces paroles sont bien consolantes pour moi, et j'ose l'assurer que je mérite cette marque de bonté de sa part. Je l'ai servie, depuis quarante ans, avec un zèle et une application infatigables. Ce qui a paru de loin comme une inaction peut être regardé de près comme une marche précipitée, et jejustifiorois aisément que dans la campagne il n'y a pas eu six jours d'employés inutilement.

« Si ma santé qui est extrêmement dérangée n'exigeoit pas un peu de repos, je resterois volontiers aux ordres de M. le maréchal de Richelieu. Les succès que j"ai préparés à vos armées victorieuses auroicnt agréablement flatté mon amour-propre; mais lesmauxque je ressens depuis près de deux ans dans les nerfs étant considérablement augmentés par les fatigues que j'ai essuyées depuis trois mois, je me vois force de profiter de la liberté (]ue Votre Majesté veut bien me donner, et j'irai prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle.

« Mon inviolable attachement pourvotre personne égalera toujours le très-profond respect avec lequel je suis, etc. » [3436, n» 181.]

(2) Le maréchal de Richelieu arriva dans la soirée du 3 août à l'armée; l'entrevue eut lieu le lendemain.

(3) Note autographe du manjuis de Paulmy pour M. le Dauphin et les ministres. « Les choses se sont passées avec beaucoup de politesse, et ils assurent l'un et l'autre (ju'ils sont contents de leur entrevue. M. le maréchal d'Estrées part le 7 pour les eaux d'Aixla-Chapelle. » [3436, no -222.]

DU MARÉCHAL d'eSTUÉES 253

réclial d'Estrécs ne fournit à Richelieu le prétexte d'une violence subie; la magnanimité de l'un laissa l'autre se débattre avec les reproches de son esprit troublé. « Si j'étois arrivé dix jours plus lût, mon cher Duverney, écrivait-il le 4 août, j'aurois eu bien du mauvais sang de moins; ce n'est pas votre faute ni la mienne, et c'est cependant la faute de tout le monde, et surtout de moi qui n'ai pas bien vu dans cette rencontre. 3Iais, en vérité, le pauvre maréchal d'Estrées m'a parlé avec tant de franchise et a eu de si bonnes façons avec moi que je ne puis en être fâché (1). »

Après avoir donné trois jours à son successeur pour le mettre au courant des affaires, le maréchal d'Estrées quitta l'armée le 7 août, et prit le chemin d'Aix-la-Chapelle où il devait faire quelijuc séjour avant de rentrer en France. Il partit ému des adieux que lui lit l'armée ; car l'expression du sentiment militaire eut un tel éclat qu'en dépit d'eux-mêmes ses ennemis ne pouvaient s'empêcher d'en rendre témoignage. « Notre ancien général, que l'on auroit troqué contre un vivandier il y a quinze jours, écrivait l'un d'eux à Duverney, est aujourd'hui le héros et presque l'idole de l'armée. Le peuple (2) s'est apitoyé sur sa situation, et les princes qui en avoient tenu des propos épouvantables, semblent aujourd'hui, par leurs attentions pour lui, reprocher à la cour l'injustice la plus criante. Voilà, monsieur, la situation des choses, au moment de l'arrivée de M. le maréchal de Richelieu. Il a cru d'ailleurs pouvoir

(1) Correspondance du maréchal de Richelieu avec Pâris-Duverncy. Londres, 1789, t. I, p. 74.

(2) Les soldats.

2o4 EFFETS DU CHANGEMEM DE GÉ^ÉP.AL

recommencer une campagne brillante, et il trouve des suites de notre pauvre petite victoire qui ne lui laissent presque plus rien à faire et qui ne font plus désirer à l'infanterie que paix et aise (1). »

En frappant le maréchal d'Estrées, le gouvernement de Louis XV avait atteint du même coup l'armée tout entière et dans ses profondeurs. Ce que, sous la main d'un chef intègre et sévère, elle avait déjà gagné d'ordre et de discipline, ce que, sous la main de ce chef désormais autorisé par la victoire, elle était prête h gagner encore pour atteindre à ces hauteurs morales d'où ni armée ni société, sous peine d'infamie, ne peut déchoir, progrès accomplis, progrès espérés, tout s'abîmait, tout disparaissait avec le maréchal d'Estrées. Et à la place de cet honnête homme, qui voyait-elle ? Un courtisan raffiné, sceptique, corrompu, triomphant par l'intrigue ; à côté de lui, comme son confident et son guide, l'homme qui avait trahi la confiance de son premier chef. Quel spectacle et quels exemples ! Le chevalier de Chabo, compris dans la disgrâce du maréchal d'Estrées, révoqué pour faire place h une créature du maréchal de Richelieu, lançait en s'éloignant cette prédiction sinistre : « Comptez, écrivait-il à Duverney, comptez, mon cher ami, que l'on ne veut point d'honnête homme dans celte armée ; l'on y veut disposer à son gré des subsides, des contributions et des secours que d'honnêtes gens eussent tournés au profit des troupes et du roi (2). »

Le 11 août, le maréchal de Richelieu avait porté son

(1) Le commissaire Duvivier à Diivcrncy, 6 août 175". Correspondaîice Duverncy-Maillcbois, n» 29.

(2) 19 août. Pap.Clcrmont, 1757^ t. I, n" lo3.

SUR LE MOHAL DE I.'aKMÉE 2")5

camp SOUS les murs de Hanovre. . 11 y voulut laire la revue de son armée. Au jour indiqué, le temps était détestable ; cependant le maréchal, chamarré d'or, souriant, gracieux, toujours lechapeau à la main, s'arrètant et parlant à chacun des commandants de bataillon, ne semblait pas se saucier des torrents de pluie qui noyaient sa magnificence. Évidemment cette représentation lit un grand effet ; mais les yeux seuls furent éblouis ; il n'y eut, dans cette brillante parade, rien qui touchât ni haussât les cœurs. Gomment le maréchal n'y avait-il pas songé? « Le nouveau général, écrivait au maréchal de Belle-Isle un officier de cette armée, ne veut rien qu'aller en avant et donner, s'il se peut, une bataille qui fasse oublier l'autre. Les troupes, qui ont percé cet intérêt personnel, n'en sont pas aussi curieuses ; elles disent hautement qu'elles en ont assez d'une, et ne respirent que tranquillité (i). » Triste symptôme !

« Le tableau de cette armée est encore le même à peu près, écrivait de son côté M. de Maillebois à Duverney : la fermentation y règne toujours et les esprits sont encore trop divisés pour pouvoir espérer que tout rentre dans l'ordre accoutumé cette campagne. Les princes ont pris parti. M. le duc d'Orléans va aux eaux d'Aix-la-chapelle. Le maréchal d'Estrées a semé, avant son départ, beaucoup de discours qui ont fiiit un chemin très rapide. L'infanterie est mécontente du peu de grâces qu'on lui laisse espérer. L'on m'a fait des tracasseries ; le comte de La Marche (2)

(1) Lettre adressée au maréchal de Belle-Isle. 2^ août 17o7[3438]. Elle est, quoique non signée, d'uncorrespondanthabituelctautorisé.

(2) Louis-François-Joseph de Bourbon Conli, plus tard i)rincc de Conti, à la mort de son père.

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