REMORDS DE M. DE MÂILLEBOIS
nommément a dit le diable de moi. Vous pensez bien, monsieur, qu'il est fort difficile de mener une armée qui a pris ce ton-là depuis longtemps et qui y est entretenue par des cabales et de petites intrigues sourdes. Je vous proteste cependant que ces inconvénients m'effrayent beaucoup moins pour mon compte qu'ils ne me touchent pour le bien delà chose... » Puis, toujours obsédé parle souvenir de Hastenbeck: « Qui pouvoit répondre, ajoutait-il, de la journée du 26, à laquelle le général même n'étoit pas décidé, le 25 à midi ? Si, au contraire des arrangements pris, on avoit disposé le départ et l'arrivée de M. de Richelieu pour se rendre en droiture à l'armée, nous n'aurions pas eu toutes les tribulations dont j'ai bien éprouvé ma part, mais dont je ne me repens pas, puisque je n'ai pas perdu un seul instant de vue l'honneur et l'avantage du service du roi (1). » Richelieu, Maillebois, Duverney, ces hommes avaient beau faire et se couvrir du bien public; ils ne pouvaient parvenir à se tromper eux-mêmes ; leur conscience criait plus haut que- leurs sophismes.
Le 21 août, tandis que partait le courrier qui portait à Duverney la lettre de Maillebois, le comte de Gisors arrivait au camp sous Hanovre. Quoiqu'il revînt brigadier et chevalier de Saint-Louis (2), ce n'était pas sans chagrin qu'il se sentait encore une fois si loin de son père et de sa jeune femme. « Qu'il m'en coûte, avait-il écrit au premier, d'être séparé d'un père que j'adore et que je plains!.,. La Westphalie paroît bien affreuse après le séjour que j'ai fait à Bizy entre vous et certaine petite
(1) 21 aoûtITo". Correspondance Diivcrney-Maillcbois.
(2) Sa nominalion dans l'ordre, avec le bon du roi, csl datée du 2 août.
IIETOLR Dli M. UE GISORS A l'aRMÉE 2o7
Iluc/iPttf l){|iii en vérité ne laisse pas d'être gontille(:2).)) An moins en ronte avait-il eu le bonheur de rencontrer à Neuss son ancien général. « La belle et grande âme que celle de M. le maréchal d'Estrées ! écrivait-il à son père; par la première occasion sûreque j'aurai, je vous rendrai compte de ma conversation avec lui (3). » Cette conversation, par malheur, n'est point venue jusqu'à nous ; quelle perte que celle d'un tel document pour l'histoire! Sans doute la bataille de Hastenbeck y devait tenir une grande place; elle restait certainement le premier et l'inépuisable thème des violentes disputes qui déchiraient l'armée.
Outre le soulèvement presque unanime de l'opinion contre le comte de Maillebois, il y avait la querelle de la brigade d'Eu contre les brigades de Picardie, de Navarre et de la Marine, les griefs allégués contre Ghevert par le comte de Lorge et l'évidente partialité du ministre de la guerre pour celui-ci contre celui-là. Enfin, il n'y avait pas jusqu'au régiment de Champagne dont la conduite, si applaudie le jour de la bataille, ne fût devenue après coup l'objet de critiques et de réflexions malveillantes. L'accueil que trouva M. de Gisors à son retour s'en ressentit légèrement par une nuance de froideur au quartier général ; cependant le maréchal de Richelieu, pour sa part, affecta de le combler de politesses (4).
(!) Ifucheite, madame de la Huche, petits noms qu'il aimait à donner à madame de Gisors.
(-2) 1-4 et 17 août [3437-3438].
(3) 22 août [3438].
U) « M. votre fils a été reçu avec toute la politesse possible. M. le maréchal tient les meilleurs propos sur son compte, et je ne doute pas qu'il ne soit bien traité, pourvu qu'il conlinuc d'ob-
258 EFFECTIF DE l'arMÉE
Les renforts attendus par le maréchal de Richelieu étaient arrivés. Soit immédiatement sous sa main, soit dans les détachements et les garnisons, les forces qu'il avait sous son commandement comprenaient 153 bataillons, 159 escadrons, 260 pièces d'artillerie, avec un effectif de 128,000 hommes h. très peu près (1). C'était infiniment plus qu'il ne fallait pour en finir avec l'armée hanovrienne vaincue, affaiblie et démoralisée.
server la plus grande réserve et qu'il ne lui écliappe aucun propos. » Lettre non signée adressée au maréclial de Belle-Isle, 2o août 1737 [3438, n^ 180 bis].
(1) Voici le détail d'après un état du l*^"" août 1737. Papiers de Clermont, t. I, n° 138.
j Français... 80 bataillons. 33,140 homnîes I Grenadiers
1 de France. 4 — -2,160 — j Grenadiers
Infanterie./ royaux.... 10 - 3,280 - l gg 370
Allemands. 19 — 12,9^0 —
Suisses.... 10 — 7,-200 —
Artillerie... 4 — 3,200 —
8 compagnies de mineurs
et d'ouvriers 370 —
Milices 12 bataillons 7,800
,' Gendarmerie... 8 escadrons. I,2t0 hommes ]
Cavalerie. C'^^'-'^'^"'^- '»i " 'f^ " 23.140
I Dragons — 28 — 4,tS0 — l
( Hussards... 12 - 1,800 — ] Troupes légères 3,013
A quoi il faut ajouter les auxiliaires : 10 bataillons palatins et 4
autrichiens, ayant ensemble un effectif de 8,000 hommes environ.
MAKCHE VLUS LA MEIl DU NORD 2o9
Le 22 août, le maréchal (luitta le camp sous Hanovre pour aller chercher le duc de Ciimberland qui s'était retiré à Verden, au nord de l'Aller. A gauche et à l'avant-garde, le mar([uis d'Armentières qui avait pris possession deNicnburg, suivait la rive droite du Weser. A la même hauteur, la réserve du duc de Broglie éclairait sur la droite la marche de l'armée.
Un corps de 6,000 llanovriens aux ordres du généralmajor de Hardenberg, posté h Rethem comme pour garder le passage de l'Aller, se replia le 24, h la seule vue des troupes du duc de Broglie. Le lendemain, l'armée française campait h Rethem et quatre jours après à Verden, sur le terrain même qu'avaient occupé les llanovriens et d'où ils s'étaient retirés, le 24, pour prendre en arrière, entre Ottersberget Rotenburg, sur lechemin de Stade, une position que les marais de la Wumme rendaient militairement excellente.
En se rapprochant de la mer du Nord, la guerre avait atteint cette vaste et triste région de bruyères qui s'étend du Weser à l'Elbe, et dont, à la moindre crue de l'un ou de l'autre, le sol bas, plat, spongieux, disparait à perte de vue sous une inondation dangereuse quoique sans profondeur. Un orage, une journée de pluie suffisent même pour noyer une grande étendue de terrain. Le jour qu'elle était arrivée à Rethem, l'armée en avait fait la redoutable épreuve. Le vent passant sur ces plaines sans obstacle, y avait, comme sur la mer, déchaîné la tempête ; les tentes disparaissaient déchirées en lambeaux ou enlevées tout d'une pièce ; dans tout le régiment de Champagne, il n'y en eut que deux qui résistèrent. La pluie tombait par torrents ; en quelque minutes, les hommes s'étaient