‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 133 sur 277 · DISCORDE DANS L ARMEE · texte numérisé non relu

DISCORDE DANS L ARMEE

trouvés dans l'eau jusqu'aux genoux; presque tous avaient été renversés, roulés, culbutés, quelques-uns emportés et noyés dans l'Aller. Beaucoup de chevaux étaient morts (1).

L'armée avait donc de bonnes raisons pour être peu satisfaite de ce pays; du moins était-il à souhait pour ceux qui, comme le comte de Gisors, désiraient, s'il devait y avoir bataille, un champ plus ouvert et moins couvert que le terrain de Hastenbeck. « C'est afin que chacun montre aux yeux du public ce qu'il sait faire, écrivait M. de Gisors au maréchal de Belle-Isle, et que de l'obscurité des lieux il ne naisse pas encore des disputes pareilles à celles qui nous déchirent depuis un mois. M. de Chevert, que ces disputes ont absolument dégoûté, vous prie de vouloir bien faire lire la lettre qu'il vous a écrite à Mme de Pompadour, et vous seroit obligé de m'envoyer à moi un des factums de M. de Lorge, pour qu'il puisse se justifier article par article (2). » M. de Gisors n'avait que trop raison : la discorde était devenue en quelque sorte la loi de l'armée.

Le 30 août, un fort détachement, aux ordres du marquis de Monteynard, était parti pour reconnaître les positions de l'ennemi à Rotenburg. Les abords en étaient difficiles, car il n'y avait, pour s'en approcher, qu'une chaussée étroite et bordée de marais. A voir de loin la longue ligne de tentes qui se développait au delà de la Wumme, il semblait que l'armée hanovrienne fût là tout entière; cependant elle avait décampé le 28 pour se replier par Closter-Zeven sur Bremervvorde, sa dernière étape avant Stade. Le marquis

(1) Gisors à Belle-Isle, 26 août [3438]. — (2) 29 août [3438].

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lie Moiiteynard n'avait plus dcvaiil lui qu'une arrièregarde (lé|iloyéc en rideau. Ce l'ut dans la nuit du 30 au 31 seulement qu'il connut la vérité. Averti par lui, le maréchal de Richelieu se hâta de le rejoindre, suivi des grenadiers royaux et de France, de tous les grenadiers des régiments, de tous les carabiniers et de douze pièces de canon. Le reste de l'armée vint prendre position sur la bruyère de Walle, à une lieue et demie en avant de Verden. Il y avait à Roteniturg un fort qui riposta d'abord au feu de l'artillerie française ; niais cette canonnade n'était (jue pour donner à l'arrière-garde hanovrienne le temps de [)lier ses tentes. Quand tout fut fait, le feu cessa de l'autre cùté de la Wumme. Cependant la cavalerie française et les dragons s'embourbaient en cherchant des passages ; les grenadiers, plus heureux, parvenaient à défiler un à un surles portes d'une écluse; mais il n'y avait plus dans le fort que des canons eucloués. Déjà le dernier peloton de l'ennemi avait gagné de l'avance, et quand on voulut s'engager à sa poursuite, la seule chaussée qu'on pût prendre se trouva interrompue par une large coupure. A Ottersberg, oîi le duc de Broglie avait en même temps marché avec .sa réserve, pareille canonnade, pareilles difficultés, pareille évasion d'un ennemi impo.ssible à joindre (1). D'ailleurs on ne savait plus comment vivre. Au camp même, le pain blanc maïKjuait ; la dernière fois que le comte de Gisors avait pu s'en procurer, il l'avait payé dix sous la livre; sans lui, ceux de ses officiers (jui étaient partis pour Rotenburg n'auraient rien eu à manger (2).

(1) Relation manuscrite de la campagne de Hanovre i)ar un officier de lY'tat major. Archives du Dépôt. Mémoires.

(2) Gisors à !»elle-Isle, ai août [3i38].

262 MÉCONTENTEMEINT GÉNÉRAL

Le corps expéditionnaire, moins les troupes légères, les grenadiers de France et les carabiniers, qui furent laissés en observation dans l'ancien camp de l'ennemi, revint donc à Walle le 1^" septembre, mourant de faim, harassé, mécontent, désuni. « La même fatalité qui a accompagné tous nos détachements a régné encore dans celui-ci, écrivait M. de Gisors à son père ; beaucoup de disputes et de reproches entre les principaux chefs. C'est quelque chose, en vérité, de bien déplorable que nous n'ayons jamais vu les ennemis que pour nous quereller entre nous sans leur faire beaucoup de mal. Vous seriez affligé si, comme moi, vous voyiez le peu de confiance et de volonté de cette armée. M. de Gontades est absolument négligé; M. de Ghevert, malgré les caresses qu'on lui fait, est rebuté par les. lettres qu'il a reçues du ministre. Voilà cependant nos deux meilleurs officiers d'infanterie. La plupart des chefs de corps sont mécontents du peu d'attention que la cour a pour eux, et ruinés par les frais d'une campagne qui a été fort chère. Tel est le tableau exact de notre armée, laquelle du reste, quant au soldat, est dans l'état le meilleur, tous nos vieux corps ayant plus de 2,200 hommes sous les armes, les autres à proportion. Le printemps prochain, cette armée-ci sera en état de tout entreprendre; mais il est nécessaire que l'esprit s'en renouvelle, ([ue l'humeur se dissipe et que l'union succède à la désunion qui règne ici entre nous, on ne sait pas pourquoi... D'après cela et d'après notre misère, tout le monde est enchanté que la campagne finisse, afin que les esprits se calmant dans le repos de l'hiver, l'aisance dissipant les murmures et adoucissant l'humeur, nous revenions l'année prochaine

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