LE MARÉCHAL DE RICHELIEU
fois ému, familier, toncliant. « Il me vient d'arriver un courrier, mon cher Duverney, qui me déchire le cœur... Il faut absolument que quelque diable se soit mêlé de cette affaire... Un cœur comme le vôtre et comme le mien ne doivent point souffrir d'altération pour des malentendus, et votre esprit est trop élevé et trop juste pour condamner à une telle peine des méprises et abandonner votre OHivrage ; car tout ceci vous appartient, je ne cesse de le penser et de le dire. Je vous dois trop et suis trop content de vous devoir pour cesser de le sentir et pour n'être pas pénétré de la plus vive douleur. Je ne raisonne plus, je sens seulement et je souffre (i). » 11 ne faisait qu'effleurer; Dumesnil, son second, était cbargé d'appuyer, d'insister, de faire passer en un mot tout ce qu'il ne convenait pas à Richelieu de dire.
Dumesnil se mit d'abord sur le pathétique : « M. le maréchal m'a paru pénétré de douleur à la lecture de votre lettre ; son cœur est en souffrance d'imaginer que le vôtre n'est pas content de lui, et il regarderoit comme un manque d'amitié de votre part si, dans un moment où il commande les armées par vos soins, vous preniez le parti d'abandonner la conduite et la direction d'un travail qni ne peut être confié qu'à vos talents et à votre expérience... Il est vivement louché des lettres qu'il vient de recevoir, et si vous en aviez été témoin, vous auriez été attendri, ainsi que de son premier mouvement en signant la glorieuse capitulation, puisqu'il s'écria : « Je suis persuadé que mon ami Duverney va « être bien aise ! » Jugez donc, mon cher ami, de l'état
(1) Richclion à Duverney, 15 septembre. Correspondance imprimée, t. I, p. 203.
DU.MESML ET l'AniS-DLVEaNEY 273
OÙ VOUS réduisez le cœur cl l'esprit du maréchal, puisqu'il pense ([ue vous êtes fâché contre lui... L'ambition et la gloire ne prévalent pas sur la satisfaction des devoirs que sa reconnoissance impose à son cœur, et vous mettez le sien dans un état ([ui peut être préjudiciable au bien du service et à la gloire des armes du roi (1). » Sur la question de sentiment, Duverney ne demeura pas en reste : « La lettre de M. le maréchal et la vôtre, répondit-il à Dumesnil, m'ont attendri jusqu'aux larmes; elles sont pour mon cœur des monuments précieux que rien ne pourra en effacer (2). » Mais sur le fond même de la querelle, sur les différences d'opinion, sur rhistoire du pain et du fourrage, comme disait M. de Richelieu, chacun restait sur son terrain. Duverney avait dit : « Point d'entrepreneurs ; les troupes doivent aller chercher les subsistances où elles sont. — Les positions militaires sont décisives, avaitrétor([ué M. de Richelieu; c'est aux subsistances d'aller chercher les troupes, et ^i vous ne voulez pas d'entrepreneurs, il n'y a qu'à s'en aller, car le pays que nous occupons ne fournit rien. Je suis sur les lieux, je vois, et le bon sens avec des yeux suffit. — Non certes, avait répondu aigrement Duverney; je ne crois pas que les yeux suffisent toujours ; sans quoi il n'y auroit aucune différence entre l'homme qnl a de l'expérience et celui qui n'en a pas (3:. » Un mois après ils n'avaient cédé n^ l'un ni l'autre; le ton de Richelieu devenait hautain et sec. « Mon amitié, disait-il, sera plus forte, mon cher Duverney, que la dureté avec
(1) 15 septembre. Correspondance Duverney-Dumcsnil, n» 3"2.
(2) 2tsoiilcniljre. Correspondance Duverney-Dumcsnil, ii" 34.
(3) Celle dernière phrase esl textuelle. Le reste du dialogue est résumé de la correspondance de Richelieu et de Duverney.