‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 154 sur 277 · PREMIÈRE LETTRE DU COMTE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE DU COMTE

le comte de Gisors apprit tout à coup de M. de Maillebois que les brigades de Champagne, d'Auvergne et d'Alsace devaient partir le lendemain pour rejoindre le duc de Chevreuse au camp d'Oschersleben. à quatre lieues de Halberstadt, à six lieues de Magdebourg. M. de Gisors en avertit aussitôt son père; il en avertit aussi sa jeune femme.

De sa correspondance de famille, au milieu des lettres qu'il écrivait au maréchal de Belle-lsle, et qui pour cette campagne au moins ont été conservées presque toutes, deux seulement, adressées à la comtesse de Gisors, sont venues jusqu'à nous. L'une est datée du 15 octobre, au camp de Halberstadt ; la voici : « Ne vas-tu pas croire, ma reine, que tout ce que je t'ai dit de mes baraques étoit une ruse pour t'ôter toute idée de guerre, quand tu apprendras qu'au bout de tout cela le régiment de Champagne marche en avant ? Jamais surprise n'a été plus grande que la mienne en en recevant l'ordre, parce qu'avec la meilleure volonté du monde nous ne sommes plus en état de camper. Mais M. de Maillebois m'a dit, pour me rassurer, que celte marche nous feroit entrer plutôt en ((uartier. Quand je verrai plus clair à ce que nous allons faire, je t'en informerai au juste.

« Cet après-midi, j'ai longtemps entretenu le petit cousin (i). En vérité, si je me conduisois aussi bien que je lui ai parlé, je serois un honnête homme dans cette vie et un saint dans l'autre. 11 a reçu mes conseils avec une amitié qui m'a touché, m'a promis d'éloigner de

(1) Annanil-Joseph de Bcthuiio, nianitiis d'Aiiccnis, do la branche de Cliarost.

A LA COMTESSE DE f.ISORS 291

chez lui certains polissons (jiii ne sont pas faits pour être ses amis, d'avoir une noble politesse, d'être d'une part occupé du bien-être de son régiment, et de veiller de l'autre avec exactitude au bien du service, de se répandre dans la bonne compagnie, de reclierclier les conseils des colonels les plus estimés et de se procurer des connoissances qui, à Paris, ne le tirent de l'hôtel de Charost que pour faire un usage plus étendu des principes respectables qu'il a reçus. Ne voulant pas qu'il borne les devoirs de la religion aux pratiques de l'Église, je veux qu'il l'applifiue aussi aux devoirs de son état, qu'il s'instruise dans un métier où par ignorance on se rend coupable de la mort d'une infinité de pauvres gens, que, par des occupations dignes de lui, il se tire de l'oisiveté qui est la mère de tous les vices, et qu'il inspire pour lui une considération qui le mette au-dessus de toutes les plaisanteries que notre respect humain a peine à braver. S'il pouvoit avoir une folie gaie, aimable, comme celle que tu auras à Pcàques, si la paix se fait, encore passe ; mais il ne vaut rien pour les rôles bouffons. Malgré la faculté qu'il a de rire, il ne réussira que dans un rôle sérieux. Ainsi, chrétiennement etmondainement, je devois le conseiller comme j'ai fait; je ne sais pas trop si je le devois aussi maritalement, car enfin il n'en est pas du petit cousin comme de Chiffon ; on doit aimer le petit chien de sa femme, mais pas son amant. Bonsoir, Huchette; si j'avois le temps, je t'en dirois encore bien d'autres ; mais il faut que j'aille faire rire des gens qui actuellement murmurent contre le départ de demain. »

La journée avait été sombre et triste ; une pluie glacée tomba toute la nuit; le lendemain s'annonçait mal.

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