SECONDE LETTRE DU COMTE
Cependant, le matin venu, les nuages repliés laissèrent voir l'azur du ciel ; les chemins étaient détrempés, mais le soleil brillait. La marche fut gaie ; les soldats riaient en s'éclaboussant dans les flaques d'eau; le camp d'Oschersleben fut trouvé charmant d'un accord unanime. « Il ne nous laisse plus aucun regret sur nos baraques, écrivait M. deGisors, quelque attachement que nous eussions hier pour elles. Il est vrai que M. le duc de Ghevreuse a pourvu à tous nos besoins avec une attention à laquelle nous ne sommes pas accoutumés ; paille, foin, légumes, tout s'est trouvé à la tète du camp (1).
Ge fut dans ce camp d'Oschersleben, où, quoique aux avant-postes, M. de Gisors n'eut pas l'occasion de voir l'ennemi davantage, qu'il écrivit, le 21 octobre, à sa jeune femme, la seconde des deux seules lettres que nous ayons de lui à elle. Gelle-ci n'est plus sur un sujet militaire , c'est à Paris qu'elle nous transporte, au milieu des querelles du Parlement et de l'archevêque, parmi les refus de sacrements et les appels comme d'abus. Madame de Gisors, vive sur ces questions, alliée fidèle de l'archevêque de Paris, avait un peu compromis quelqu'un des ministres, sans doute le maréchal de Belle- Isle, son beau-père. Et là-dessus, M. de Gisors aimablement lui donnait cette petite leçon : « Je suis, en vérité, fort votre serviteur, madame de la Huche, mais d'amitié je vous dirai à l'oreille qu'il ne vous convient pas d'aller apostiller la lettre d'un ministre, lequel, s'il prend de mes conseils, ne laissera jamais approcher à deux toises de son bureau un petit furet qui renverseroitetfarfouil-
(l) Gisors à Belle-Isle, 16 octobre [344:21.
leroit tous les traités de l'Europe pour clierclier le projet de quehiue réponse à M. rarchevê(jue sur un fait arrivé dans la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont. Ah! messieurs les ministres, méfiez-vous de toutes ces petites mères de l'Église. Nous autres particuliers pouvons vivre avec elles en essuyant le débordement de leurs 5/, de leurs mais, de leurs car^ et de toute leur politique; ce torrent-là écoulé, on retrouve en elles des femmes aimables, gentilles, et dont le temporel dédommage du spirituel ; mais vous, messieurs, gardez-vous-en ; elles ne cherchent qu'à vous séduire ; un mot, un geste qui vous échappe, tout est interprété et bien vite rapporté à la société, laquelle d'après cela, jour et nuit, disserte sur les partis qu'on pourra prendre pour obvier aux malheurs qui n'arriveront jamais. Si elles vous caressent, ces petites mères, c'est pour vous séduire, et, dans l'instant où elles vous verront enchantés d'elles, vous donner des conseils relatifs à leurs fins. Est-ce là votre portrait, ma commère? Dites-le de bonne foi? Je vous connois comme si je vous avois fait ; vous devriez aussi me bien connoître, Huchette, car il me semble que je ne vis que depuis que mon sort est attaché au vôtre et que nous n'en faisons réellement qu'un. Il n'y a que sur la guerre et les affaires de l'Église que le moi qui est à Paris et le moi qui est à Halberstadt se séparent. Dussé-je me réveiller, songeant comme toi à M. l'archevêque, je voudrois bien ce soir m'endormir dans tes bras (1). »
(1) Ces deux lettres du comte à la comtesse de Gisors se trouven dans les Archives du Dépôt de la Guerre [3469, n"» 169 et 116]. Nous rétablissons dans celle noie le préambule de la première. <> Au camp de Halberstadt, le 15 octobre 1757. Aujourd'hui, je ne t'appellerai
294 INACTION UE l'armée
Dans un temps où les affections de famille n'étaient guère de mode, où les bons ménages, dit-on, pouvaient se compter facilement, une lettre comme celle-ci, comme celle qui a précédé, n'est-elle pas un monument considérable? Quel charme dans toutes les deux! Dans la première, quelle éloquence! quel sentiment du devoir! L'histoire a illustré des vieillards qui ne valaient pas ce jeune homme. Dans la famille, dans la société, dans l'armée, le comte de Gisors est un modèle qu'on peut recommander aux plus dignes.
Le 21 octobre, en même temps qu'il écrivait h sa femme, M. de Gisors écrivait au maréchal de Belle-Isle : « Rien de nouveau h notre armée. Nos soldats, qui ont l'eau, le bois et les légumes en abondance, sont fort gaillards; les officiers, qui meurent de faim et dont toutes les ressources sont épuisées, sont fort tristes. » Pourquoi ce séjour prolongé autour de Halberstadt, lorsqu'il était notoire que le prince Ferdinand de Brunswick avait quitté Magdebourg pour rejoindre en Saxe le roi de Prusse? C'est l'entêtement de Pàris- Duverney qui en était cause.
Dès longtemps, avant et depuis l'ouverture de la campagne, il n'avait cessé de vanter Halberstadt, bonne
plus madaine, mais bien ma chiTie Uuchettp, parce (pio j'ai rc(,'ii de loiunejoliclcttre,n" 15. Je vous l'ai dit cent fois, jcsuis bonhomme ; pourvu qu'on m'écrive absent, et (lu'onne me donne pas des coups de pied dans le ventre, (piand je suis présent, je suis conlcnt comme un roi. Ne vas-tu pas croire, ma reine, etc »