LOYAUTÉ DE M. DE GISORS
der aux affaires militaires dans le Conseil, ces affaires aillent aussi mal et que le militaire soit perdu à ne jamais s'en relever peut-être. Les murmures qu'on entend ici généralement, le désir de la paix, le défaut de subordination et le désordre général qui règne dans toutes les parties vous feroient frémir. Personne assurément n'aime moins que moi M. de Richelieu, mais il faut être juste , le mal vient de plus haut, et quand il perce de toutes parts que la cour n'a nulle confiance dans un général, que M. Duverney, de son cabinet de Paris, prétend mieux connoître la situation d'une place que les plus habiles officiers généraux qui sont sur les lieux, que le ministre de la guerre maltraite comme il le fait les chefs de corps, fait valoir avec emphase de petites grâces, dans un temps où la misère éteignant l'honneur ne laisse plus de valeur qu'à l'argent, et ne répond pas aux lettres qu'on lui écrit, que les courtisans qui composent la plus grande partie de l'armée y portent les intrigues de la cour, croyez-vous qu'il soit aisé à un général d'inspirer une certaine considération pour lui, de faire servir avec goût et de mettre l'ensemble si nécessaire dans une armée? Le malheur de notre campagne est encore d'avoir eu aussi peu de coups de fusil ; l'oisiveté a laissé le temps à chacun de raisonner, ou, pour mieux dire, déraisonner sur tout ce qui se faisoit. Quand une fois la licence nous a gagnés, nous autres François, vous savez qu'elle n'a plus de bornes, Aussi, blâmant peut-être M. le maréchal sur certains points, je le plains avec équité sur beaucoup d'autres. Je trouve fort simple qu'il soit mécontent, humilié de l'arrivée de M. de Grémille qui passe dans l'armée pour venir être le censeur de sa conduite, et lui
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sais bien bon gré de ne me pas montrer plus (riinmenr qu'il ne m'en montre, dans un moment où j'ai lieu de croire qu'il vous attribue en partie les dégoûts qu'il éprouve (1). » Celui que cette lettre eût le plus étonné sans doute, c'est le maréchal de Richelieu; mais en aurait-il bien compris la loyauté profonde?
De nouvelles dépêches de la cour étaient venues déranger les derniers plans du maréchal; la marche des régiments était supendue ; Picardie et Navarre s'établissaient dans Halberstadt; Champagne entrait dans la ville même d'Oschersleben ; tout le reste de l'infanterie prenait ses cantonnements dans les villages voisins (2). « Il paroit i)ar toutes les nouvelles qui nous sont venues de Halberstadt, écrivait M. de Gisors, le 3 novembre (3), qu'on a peur du roi de Prusse, duquel on se croit très près, n'étant qu'à vingt-trois lieues de lui. » Cette crainte du roi de Prusse n'était pas seulement l'effet de ses premiers coups dans cette nouvelle guerre ; c'était le résultat de ses anciens triomphes, quand il était l'allié de la France, une crainte admirative. Depuis quinze ans, dans l'armée française, on ne faisait que citer, vanter, prôner le génie du roi de Prusse, les institutions militaires de la Prusse. Comment les troupes ({ui marchaient contre un ennemi qu'on leur avait toujours représenté comme un type, comme un parfait modèle, n'auraient-elles pas senti quelque émotion dangereuse? C'était l'inquiétude, juste cette fois, de Pàris-Duverney. « 11 y a, écrivait-il au marquis Dumesnil, des faits d'o-
(l)-28 octobre [3U-2] .
(2) Gisors à Bcllc-Islo, î" et 2 novciiibro [3ii3].
(3) Celle lellre, datée par erreur du 3 octobre, est dans te t. 3441, 11» 34.
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pinioii qui m'ont frappé... Je vous exhorte, en particulier, à ne pas souffwr que le roi de Prusse devienne notre épouvantail, comme Marlborougli l'étoit autrefois. On nous a toujours reproché de trop mépriser nos ennemis; ce peut être un défaut dans un général, mais ce n'en est pas un dans les troupes, et il me semble qu'un général est bien heureux quand il en mène qui sont dans l'opinion qu'elles doivent toujours battre. Je serois au désespoir que vous fussiez dans le cas de me confirmer tout ce que j'ai entendu dire sur cela (1). »
C'était chose grave aussi que le mécontentement qui faisait d'effrayants progrès dans l'armée. Le traitement, c'est-à-dire les indemnités données pour le quartier d'hiver, était bien au-dessous de ce qu'on avait attendu; les lieutenants-colonels et les commandants de bataillon se croyaient particulièrement maltraités. « Si, loin d'étouffer les murmures, ils les excitent, disait M. de Gisors, comment le roi sera-t-il servi? Ce que je sais de plus certain et qui est affreux, c'est qu'il y a vingt-trois commandants de bataillon qui ont envoyé leurs démissions à la cour... Il n'y a pas un sol chez le trésorier. Jugez du train que cela occasionne et des propos de toute espèce qui se tiennent sur le défaut d'argent dans un pays où on lève des contributions. En vérité, je ne sais pas comment ma tète tient à tous les propos que j'entends, et il n'y a pas de laboureur qui travaille avec plus de peine que moi pour ramener les esprits. Le régiment, moyennant mes soins, n'est pas trop plaignant en public... La subordination est si mal établie,
(1; CoiTcsi)onflancc Diivernoy-Duincsinl, 10 octobre, n» 39.