ARRIVÉE DE M. DE GUÉMILLE
la machine si mal montée, que c'est actuellement plus en qualité de particulier qu'en qualité de colonel qu'on fait le bien (1). »
C'est dans cette armée que M. de Grémille arriva enfin, le 4 novembre. La question de Halberstadt fut tout de suite posée. Le roi personnellement avait chargé Grémille de faire connaître au maréchal de Richelieu, sinon sa volonté formelle, du moins son vif désir qu'il gardât un poste aussi considérable que Halberstadt. Ne pouvant mieux répondre, le maréchal conduisit son visiteur autour de la ville. « Je dois convenir, écrivait celui-ci au ministre de la guerre, que dans l'état où elle est aujourd'hui, elle ne sauroit être regardée autrement que comme un village d'une étendue immense, entouré de simples et mauvaises murailles, oii en effet il faudroit des travau.v d'une très longue haleine pour la mettre à l'abri d'un coup de main. » Vint ensuite la question de la discipline. « Le roi auroit désiré, continuait Grémille, que n'ayant pas cru devoir sévir contre aucun de MM. les officiers généraux qui avoient pu être dans le cas de donner sur cela de mauvais exemples, M. le maréchal en eiit du moins nommé les auteurs à Sa Majesté. M. le maréchal m'a dit sur cet article qu'il y avoit peu d'exemples particuliers à fiire lorsque les abus étoient généraux, et que d'ailleurs tout le temps, depuis son arrivée à l'armée, s'étoit passé en mouvements si vifs et si rapides qu'il eut été bien difficile de remettre tout d'un cou[) l'ordre dans une armée oii il avoit été si peu suivi jiiS(iu'alors, mais qu'il assuroit bien que si le
(1) Gisors à Bcllc-Is!e, :2o octobre [3442]. — 3 novembre [;5U1, no 34].
306 l'armée de thuringe
roi daignoit lui confier de nouveau le commandement de l'armée l'année prochaine, les choses se passeroient avec plus de règle... M. le maréchal évacue demain Halberstadt et tous les autres postes en avant pour faire entrer les troupes dans leurs quartiers, supposé néanmoins que les nouveaux mouvements du roi de Prusse vis-à-vis M. le prince de Soubise ne l'obligent à se rassembler pour se porter à son secours (1)... » Au dernier feuillet de cette lettre, datée du o novembre, on lit ce post-criptiim, du 6, à neuf heures du soir: e< M. le maréchal reçoit à l'instant même la triste nouvelle d'une bataille donnée et perdue en Thuringe... »
Une armée mi-partie de Français et d'Allemands, la partie allemande n'étant elle-même qu'une mosaïque informe, un général allemand et un général français, le premier commandant en chef et imposant ses volontés à l'autre, c'était la combinaison la plus funeste qu'il eût été possible d'imaginer. L'idée en était venue de Vienne, mais elle avait été acceptée à Versailles, Saisie par Pàris- Duverney, elle était devenue l'un des éléments de l'intrigue par laquelle il avait substitué au comte d'Estrées le due de Richelieu. Aussi le maréchal de Belle-Isle y était-il absolument étranger, « Vous n'ignorez pas, je crois, écrivait-il à l'un des officiers généraux du corps de M. de Soubise, que c'est à mon insu que cette jonction avec l'armée de l'Empire a été projetée et enfour-
(1) Crcmille à Paulmy, o novembre 1757 [3ii3, n» 41].
LE PRliNCE DE SOUBISE 307
née. Je me suis élevé contre avec toute la force et la vivacité que vous me connoissez, dès que j'en ai été informé... Je suis occupé à dissoudre cette communauté, et je demande pour cela que l'on grossisse votre corps de vingt bataillons et de vingt-cinq ou trente escadrons, que Al. de Soubise soit indépendant du général autrichien et agisse seulement dans le concert nécessaire pour les opérations (1). » C'était le 26 septembre que le maréchal de Belle-Isle s'expliquait ainsi. Des trois conditions qu'il réclamait pour le corps de 31. de Soubise, il n'en obtint qu'une, le renfort ; encore fallutil user d'autorité pour arracher au maréchal de Richelieu le détachement que le duc de Broglie conduisit de l'armée de Hanovre à l'armée de Thuringe. La communauté entre Français et Allemands ne fut point dissoute, et Charles de Rohan, prince de Soubise, demeura, quoi qu'il pût faire, sous les ordres de Joseph- Frédéric, duc de Saxe, prince de Hildburghausen.
Le prince de Soubise est l'un des hommes que l'opinion de son temps et l'histoire ont le plus maltraités. Cette extrême sévérité n'est pas juste. Quand on lit sa correspondance militaire, fréquente^ étendue, toute de sa main, on y trouve la marque d'un esprit sensé, honnête, exact, attentif à ses devoirs; cependant il est vrai qu'il n'eut pas un assez grand mérite pour se faire pardonner, en s'élevant au-dessus d'elle, la faveur de madame de Pompadour. Tel quel, il avait pour lui l'estime et l'amitié sincère du maréchal de Belle-Isle. Sans aucun doute, il était supérieur au prince de Hildburghausen ; mais il n'était que le premier de ses lieutenants et
(1) Belle-Isle au marquis de Castries, 2G septembre IToT [34i0].
308 MAUVAIS ESPRIT DE l'aRMÉE DE l'eMPIRE
lui devait obéissance. « Si M. de Soulîise n'avoit que ses troupes seules, écrivait M. de Crémille à Duverney, il seroit peut-être assez fort pour aller à l'offensive ; mais tant qu'il sera lié et asservi à M. de Hildburghausen et à l'armée de l'Empire, non-seulement cette augmentation de forces l'affoiblit, mais elle doit lui donner les plus vives inquiétudes sur l'événement, par l'ignorance et la mauvaise volonté trop décidée de la plus grande partie d.js troupes des Cercles (1). » Un peu plus tard, voici ce que, d'après l'autorité d'un officier étranger qui venait de voir l'armée de Thuringe, M. de Gisors écrivait à son père : « Il n'y a rien de si affreux que tout ce que M. de Donop, qui a dîné chez moi, rapporte de l'esprit de l'armée des Cercles. Selon lui, hors les troupes de Wiirtzbourg et de Mayence, il faut compter toutes les autres pour rien. On dit que celles de M. de Soubise jusqu'ici ont observé une très exacte discipline ; gare que les nôtres les gâtent parle mauvais exemple (:2;. » C'est du détachement tiré de l'armée de Richelieu que voulait parler le comte de Gisors. Un officier distingué, M. de Vault, qui tenait la seconde place dans Tétat-major de l'armée de Soubise (3 , affirmait qu'au seul contact des troupes allemandes, le mal avait tout de suite envahi et infecté les troupes françaises.
Il était impossible de se figurer ce qu'était la maraude et de songer sans inquiétude à ses déplorables effets. La désertion de la moitié de l'armée ne l'eût pas affaiblie davantage. M. de Vault avait l'esprit observateur et très pratique : «Peut-on imaginer, disait-il,
(1) 2 oclobre IT'iT. Correspondance Diivcrnoy-Crémilio, n° G2.
(-2) -20 octobre [34i-2].
(3) Il était premier aide maréchal jjénéral des logis de l'armée.