‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 167 sur 277 · LA CONVENTION RECTIFIÉE · texte numérisé non relu

LA CONVENTION RECTIFIÉE

Devant le public, Diiverney soutenait que tout était bien, parce qu'il n'avait pas été possible de mieux faire ; au maréchal il écrivait pour le presser de suppléer au texte de la convention en faisant prendre et déposer dans les arsenaux les armes des troupes auxiliaires (1). Cependant , malgré ces incitations et ses propres promesses, M. de Richelieu ne put se décider à rien faire; pour combler la mesure de ses fautes, au lieu de rester avec la plus grande partie de ses forces dans le voisinage de.s Hanovriens, il s'était éloigné de cinquante lieues, il était allé vers Halberstadt attendre les ordres du gouvernement. Le 5 octobre, M. de Grémille écrivait de Versailles à Duverney : « La convention vient d'être expliquée et rectifiée, de façon que M. l'abbé de Bernis est dans une joie extrême. Les troupes hessoises et autres auxiliaires vont être désarmées, les Hanovriens, tant ceux d'au delà qu'en deçà de l'Elbe, seront tenus de ne servir de toute la guerre contre le roi ni contre ses alliés... Voilà enfin une bonne besogne faite et telle que vous la désiriez (2). »

S'il peut être dangereux, comme disait M. de Richelieu, de pousser à bout des gens désespérés, il est infiniment plus dangereux et difficile, quand ces gens ont subi de certaines conditions et s'y sont faits, de leur imposer tout d'un coup des exigences nouvelles. Ce fut le cas des Hanovriens; ils se récrièrent, ils protestèrent, ils dénoncèrent à l'Europe la mauvaise foi des Français. Le roi de Danemarck blessé retira sa garantie ; le roi d'Angleterre désavoua la signature de son fils ; le roi

(1) Duverney à Richelieu, 20 et 24 septembre. Correspondance imprimée, t. I, p. 187 et 213.

(2) Correspondance Duverney-Crémille, n" 64.

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de Prusse ravi souffla le feu, enflamma les Hanovriens, leur promit du secours et pour clief le prince Ferdinand de Brunswick, à la place du duc de Cumherland. Enfin Harl)onri( fut bloqué. Quand le maréchal de Richelieu vit ce désordre, il essaya de regagner les troupes de Brunswick et de décider leur retraite en leur promettant qu'elles ne seraient pas désarmées (1). Parcette promesse faite en son propre nom, il rejetait publiquement sur le ministère de France l'odieux de ce que l'ennemi, de ce que l'armée française elle-même, mal instruite, appelait une violation de la foi jurée. « Les Hanovriens, écrivait M. de Gisors à son père, paroissent réellement vouloir ne plus tenir une convention à laquelle nous avons manqué les premiers (2). »

L'armée donc était plus mécontente que jamais. La première nouvelle de Rosbach était restée presque sans effet sur des esprits absorbés dans leurs propres griefs. « De vous à moi, écrivait M. de Gisors à son père, l'impression générale à cette armée a été la peur de ne pas entrer aussitôt en quartiers... 0 mon père ! ô mon père ! que ce militaire-ci a besoin de vous (3) !... » A cette douloureuse exclamation il donnait, deux jours après, dans une des plus importantes lettres qu'il ait écrites, un sérieux commentaire. « J'ai l'âme navrée de l'état de notre militaire et de la catastrophe qui vient d'arriver, disait-il ; à tout cela je ne connois qu'un remède efficace que je ne désire pas, qui seroit que vous vinssiez commander les armées du roi en Allemagne.

(I) Dumcsnil à Duvcrnoy, 10 novembre 1757. Correspondance Duvcrnoy-Diimesnil. iv ol.

(-2) 9 novembre [3il3].

(3) 8 novembre {liUi\.

Cela n'ayant pas lieu, il est indispensable que vous donniez, d'une part, un successeur à votre ami, M. de Soubise, et que, de l'autre, vous vous rapprochiez de votre ennemi, 31. de Richelieu ; car, en vérité, sans cela rien ne peut aller, et je serai douloureusement affligé de vous savoir dans le Conseil du roi absolument inutile pour la gloire de l'État ainsi que pour la vôtre personnelle.

« Vous l'avouerai-je, mon cher père? j'ai été intérieurement fâché, dès le commencement, de vous voir donner, pour le commandement d'une armée, votre suffrage à un homme qui n'avoit ni science ni expérience. Jamais les troupes n'ont eu la moindre confiance en lui, et ceux qui viennent de périr sous ses ordres sont regardés avec indignation comme des victimes immolées à la faveur. Si cette même faveur le soutient, malgré cet échec, dans un poste dont on le juge incapable, il ne faut rien espérer de ceux qu'il commandera, et tout le public militaire sera révolté.

« La confiance en M. de Richelieu n'est pas beaucoup plus grande; mais cependant, comme il est le plus ancien maréchal de France en état de faire la guerre, à votre refus, on trouve tout simple d'être sous ses ordres; on espère en sa fortune, et on juge avec raison que le courage qu'il a, joint avec beaucoup d'esprit, le mettra en état de suivre avec audace les bons conseils qu'il pourra recevoir; mais il faut nécessairement qu'on l'éclairé, et qui l'éclairera, si ce n'est vous? En même temps, pour que vous le guidiez avec connoissance de cause, soit directement, soit indirectement, il faut que vous soyez exactement instruit de ce qui se passe ici. Vous ne le serez jamais, tant que ce sera un crime aux

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yeux du général d'ôlre en correspondance avec vous. Tout ce que vous direz contre le désordre qui règne ici dans toutes les parties sera attribué à rancune personnelle, et il suffira qu'une idée vienne de vous pour qu'on l'éloigné. Je crois bien, mon cher père, que par cette raison-là même on cherche à entretenir la discorde qui règne entre vous deux. M. Dumesnil est à l'affût de cela, et, en conséquence de la promesse qu'il m'a faite de m'avertir de toutes les tracasseries, il m'a dit qu'une lettre écrite par vous à M. de Soyecourt, dans laquelle vous lui promettez de le soutenir contre le maréchal, a beaucoup renouvelé l'aigreur... Cette lettre est-elle réelle ? J'en serois affligé, parce qu'en effet M. de Soyecourt a tort. . . M. Dumesnil en même temps m'a dit qu'il ne vous écrivoit pas, parce que ce seroit manquer à son devoir de vous écrire, vis-à-vis des circonstances actuelles. M, de Crémille a été obligé pour bannir toute méfiance de la part du maréchal, de lui montrer la lettre qu'il vous a écrite. Il est impossible que le roi soit bien servi, quand il sera libre à un général de donner l'exclusion à un ministre chargé de la direction des opérations militaires, et que, prenant ses conseils de ce ministre, on les altère ensuite secrètement dans l'exécution ; et le comble du malheur est que tout cela perce, et de là vient le peu de considération qu'on a pour toute espèce d'autorité.

« De toutes ces réflexions je conclus, mon cher père, avec la franchise que vous devez pardonner à mon amour, qu'il est indispensable que vous veniez commander l'armée, ou que vous m'autorisiez à chercher les moyens honnêtes de ramener M. de Richelieu à vous, ou que vous dominiez décisivement dans le Con-

seil, ou que vous le quittiez afin de ne pas partager injustement les justes reproches du public.

c( Le premier parti m'inquiéteroit beaucoup relativement à votre santé. D'ailleurs ce n'est pas vous qui le proposerez ; personne })eut-ètre n'est assez citoyen pour l'imaginer. Si on vous le proposoit et que vous jugeassiez votre poitrine en état d'y résister, ce seroit une belle porte pour sortir de l'esclavage oîi vous êtes, et acheter bien glorieusement votre repos que de l'acheter en procurant la paix à l'Europe. Les princes de l'Empire, déjà accoutumés à recevoir la loi de vous, respecteroient les ordres qui en émaneroient ; le roi de Prusse trembleroit vis-à-vis de quelqu'un de qui il n'a pas rougi de se dire l'apprenti ; les troupes adoreroient leur père, les intrigues seroient étouffées, les pillards rentreroient sous terre, l'ordre renaitroit ; pleins de confiance, attendris de l'effort que vous daigneriez faire encore, il n'y a pas un de nous qui ne crût, pour y répondre, devoir sacrifier son sang et sa vie.

« Le second parti est le plus analogue à votre cœur généreux. qui, quand il s'agit de servir la patrie, n'est plus susceptible de rancune.

« Le troisième est bien difficile pour quelqu'un qui ne connoit que la droiture, ([ui ne veut s'élever aux dépens de personne, et dans un temps où la multitude désintérêts particuliers étouffe l'intérêt général. Pour que vos principes dominassent, il faudroit un renouvellement total dans les cœurs et dans les esprits de la cour.

« Le quatrième parti est le j)lus aisé à prendre ; il seroit le plus sûr pour votre gloire personnelle ; mais il me seroit amer que vous le prissiez dans un temps où

je ne pourrois pas par mes soins remplir un peu le vide de la solitude dans laf|uelle vous vous trouveriez. Les réilexions ({ui raccompagnent me tirent les larmes des yeux et me font désirer ardemment la paix ([ui me rendra entièrement à vous, dans quelque position que vous soyez. Plusieurs fois vous m'avez parlé des projets que vous aviez de me faire entrer alors dans une autre carrière (1); ce que je souffre absent de vous m'y fait totalement renoncer. Vous voir couronné de gloire et être à vos pieds est tout ce que j'ambitionne, mon cher père (:2)... »

Dans cette lettre, il n'y qu'un seul trait, Frédéric tremblant devant le maréchal de Belle-Isle, qui puisse exciter le sourire. Respectons au moins le sentiment qui l'a dicté ; sans doute c'est un excès de la passion filiale, mais, dans une âme comme celle-ci, un généreux emportement n'a rien de ridicule.

Le 12 novembre, le régiment de Champagne arrivait à Zell ; bons logis, bonnes gens, vivres à bon compte, service doux, tout y était à souhait. Trois jours après, il en fallut partir. Les Hanovriens étaient décidément intraitables ; le général Zastrow, qui les commandait, ne voulait rien entendre. « Plût à Dieu, s'écriait M. de Gisors, que nous puissions un peu laver dans le sang de ces gens-là l'affront de l'armée de Soubise !... Cette

(1) La diplomatio.

(-2) Gisors à BcUo-Islc, 10 novembre 175" [3ii3, n» 123]

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