CHAGRIN DE M. DE CRÉMILLE
malheureuse bataille et ce malheureux séjour à Halberstadt sont deux terribles fautes qui préviennent bien contre les chefs (1). » Malheureusement il était fort k craindre qu'une marche en hiver, dans un pays noyé, contre un ennemi retranché, abrité derrière des marécages, ne fût pas seulement inutile ; les troupes pouvaient en souffrir infiniment plus que d'une action meurtrière. C'était l'opinion de M. de Maillebois et de M. de Grémille : « Nos représentations de toute espèce sur le mouvement projeté et particulièrement sur l'état actuel de nos misérables troupes ont toutes échoué , mandait celui-ci à Duverney. Obtenez, je vous en conjure, obtenez que je m'en retourne incessamment; ma présence est maintenant totalement inutile ici, et j'y péris de douleur et de désespoir. Peut-il y avoir aujourd'hui aucune apparence de pouvoir faire un plan de campagne pour l'année prochaine? Pour moi, je me borne à souhaiter qu'il reste une armée au roi ; mais si les circonstances ne nous favorisent pas au delà de mes espérances, j'ai bien plus lieu de craindre un délabrement presque général de la plus belle et de la seule armée que nous ayons. C'est dans votre sein seul que j'ose déposer ici le chagrin qui m'accable (2)... »
Le maréchal s'était entêté à pousser sur Lunebourg, de Zell et de Gifhorn, une quarantaine de bataillons et un nombre d'escadrons à peu près égal. Le régiment de Champagne faisait partie de la colonne de Gifhorn. On vit ce qu'un corps bien commandé, bien conduit, sous un chef sympathique, était capable de faire. 11 y
(1) Gisors à Bclle-Islc, M novembre [3443].
(2) 16 novembre. Correspondance Duvcrnoy-Crôniille, n" 76.
MARCHE SLR LUNEBOURG 323
avait dix lieues de boue entre Zell et Gifiiorn ; la marche commencée à sept heures du matin ne finit qu'à sept heures du soir ; mais,. M. de Gisors avait su enlever son monde, « Tous ont chanté le long de la route, disait-il; les malingres, que j'ai laissés à Zell, pleuroient d'y demeurer, et, malgré l'ordre que j'avois de ne mener que 400 hommes par bataillon, il m'a été impossible d'en amener moins de 480, parce que ceux qui se portoient bien se seroient crus déshonorés de rester et auroient sûrement déserté pour nous joindre... Si ces Hanovriens nous attendent, j'espère que nous vous en rendrons bon compte, d'après ce que nous nous sommes promis les uns aux autres... Les pieds nous démangent de venger l'affront de nos camarades (1)... »
Les étapes suivantes furent de huit lieues en moyenne ; on marchait un jour, on se reposait l'autre. Les gîtes étaient de misérables petits villages dont les cabanes avaient l'air de se fuir, tant elles étaient dispersées; d'une compagnie à la prochaine, il y avait parfois une demi-lieue de dislance. Enfin, le 22 novembre, ils arrivèrent à Luncbourg. M. de Gisors était ravi de voir à la tête de sa colonne le comte de Laval, un des officiers généraux qui lui inspiraient et qui lui marquaient le plus de confiance, esprit pratique et caractère décidé. « D'autre, disait-il, combinent, raisonnent, calculent, critiquent et sont toujours enrayés par leurs profonds raisonnements. Moi qui ai voulu aussi hier faire le raisonneur, j'ai très mal raisonné en avançant que Lunebourg étoit une place où il falloit mettre une nombreuse garnison ; elle est dominée de
(1) Gisors à Bollc-Islo, 14 et 16 novembre [34W-34i4j.
partout, et n'a qu'une simple enceinte fort mal flanquée (1). »
Le maréclial de Richelieu y arriva le 23. Le même jour, le prince Ferdinand prenait à Stade le commandement des alliés. Quelques jours auparavant, les troupes du duché de Brunswick avaient plus ou moins sérieusement fait mine de vouloir se séparer des autres ; mais la cavalerie hessoise et hanovrienne les avait bien vite cernées et ramenées à Stade. La convention était décidément lettre morte. « J'ignore, écrivait M. de Grémille au maréchal de Belle-Isle, si, dans le cas de l'attaque de Harbourg, M. le maréchal de Richelieu est décidé à y marcher pour combattre les ennemis ou les obliger à en lever le siège. Le dérangement de nos quartiers d'hiver, dès leur commencement, non plus que les autres misères ne paroissent point encore avoir étonné ni rebuté les troupes; mais avec cela le ton de l'officier n'est pas aussi bon qu'il seroit à désirer qu'il fût, et en tout j'aimerois mieux que l'on ne se vît pas forcé à se commettre à aucune action dont les suites en mal ne peuvent que l'emporter beaucoup sur celles qui résulteroient d'un heureux succès (2)... »
Avec Duverney, M. de Grémille continuait d'être bien plus explicite : « La certitude démontrée de nouvelles conquêtes, quelque brillantes qu'elles fussent, ne doit plus être une tentation pour nous, lui disait-il; l'état militaire a un besoin si urgent de la paix qu'il n'y a que les plus grands malheurs à envisager dans la continuation de la guerre. Je crains que l'on ne voie pas
(1) Gisors à Belle-Isle, 23 novembre [3ili].
(2) Grémille à Belle-Isle, 25 novembre lTo7 [3141] .