‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 169 sur 277 · ET A PARIS-DUVERNEY · texte numérisé non relu

ET A PARIS-DUVERNEY

à la Cour l'état effrayant des choses dans foute leur étendue ; mais, monsieur, j'en ai tant appris et peutêtre déjà tant vu, depuis que je suis à portée de cette armée-ci, que je ne saurois porter mes vues sur l'avenir sans être pénétré de douleur et d'effroi. Vous êtes le seul il qui j'en aie tant dit ; mais je sais à qui je parle, vous connoissez mon caractère de vérité, et j'ose dire que je ne m'effraye pas plutôt qu'un autre h l'aspect des abus et du désordre : il est temps d'apporter à un mal qui est à son comble d'autres remèdes que les palliatifs qu'on a pu employer jusqu'ici et qui pour la plupart n'ont fait que l'aggraver et le rendre incurable tant que la guerre durera... Je n'ai vu et ne vois ici que des choses qui m'accablent, et je me trouve encore plus malheureux d'en avoir été le témoin (1). »

Le 25 novembre, le comte de Gisors mandait h la hâte h son père: « M. de Laval vient d'arriver avec l'ordre de nous porter sur-le-champ en avant sur Winsen, parce que, d'après tout ce qu'il a dit de nous à M. le maréchal, il nous fait l'honneur de nous pousser h l'avancée. Nous avons le général que nous désirions, nous avons notre ancienne réputation h. soutenir, nos ennemis françois(2)à humilier, l'honneur de la nation à venger: je vous réponds que partout où nous chargerons, nous ferons trouée (3). » Winsen était h mi-distance de Lunebourg à Harbourg, prè.s du point où la petite rivière d'Ilmenau se jette dans l'Elbe. Au confluent même, se trouvait le fortin d'Oberschantz où le commandant de Harbourg avait envoyé un détachement qui ne pouvait

(1) 2o novembre. Correspondance Duvcrncy-Crémille, n" 82.

(2) Les envieux, les jaloux du régiment de Cliampagne.

(3) [3i4i, no 12i.l

326 DÉFENSE DE l'iîS'FANTERIE

communiquer avec lui que par l'Elbe, la route de terre ayant été rompue par les Hanovriens. Trois régiments d'infanterie et deux de dragons établis dans des villages aux alentours faisaient, comme Champagne, le service d'avant-poste.

Ce fut à Winsen que le comte de Gisors reçut les premières nouvelles du trouble causé à la Cour par la surprise de Rosbach. Quelle douleur! la cavalerie avait bravement fait son devoir; mais l'infanterie!... Le roi, disaient toutes les correspondances, était indigné contre elle. Vis-à-vis de son père au moins, M. de Gisors voulut en prendre la défense. « A Dieu ne plaise que je la justifie, disait-il ; mais il ne faut pas qu'on cache au roi la source de sa mauvaise manœuvre qui provient de l'avilissement dans lequel on l'a jetée par la misère, les nouveautés mal entendues qui ont dégoûté les anciens officiers, et la mauvaise composition qui s'y est introduite par la nécessité d'avoir des sujets riches de préférence à des gentilshommes. Le peu de confiance dans les généraux a achevé de tout perdre, et en vérité sur tout ce que j'ai vu et entendu de cette campagne, cette méfiance n'est pas mal fondée. Que le roi, se livrant aux accusations qu'on est intéressé à porter contre cette infanterie pour se justifier, n'aille pas la juger indigne de sa bienveillance ; au contraire, elle a besoin de tous ses soins et de ses bienfaits pour être rétablie. Surprise et par conséquent culbutée, elle devoit se rallier sans doute; quelque mauvaises que soient les dispositions générales, chaque régiment en particulier doit payer de bravoure et d'opiniâtreté dans une retraite forcée. Ils ont tort, j'en conviens, j'en rougis en bon camarade; mais en vérité, mon cher père, que doit-on espé-

rer de soldats de quinze à vingt ans, qui n'ont jamais essuyé de coups de fusil, auxquels pendant toute la paix on n'a cessé de faire l'éloge des Prussiens, tandis que d'un autre côté les anciens officiers de mauvaise humeur ne cessoient de travailler à détruire les principes prussiens qu'on leur donnoit? Mal instruits par conséquent, redoutant leur ennemi, ils partent cependant avec l'espoir de le tourner, de le surprendre, et sont eux-mêmes surpris. Les capitaines qui étoient au premier rang, selon l'ordre de» la bataille, n'ont pas été suivis; de jeunes lieutenants dont c'étoit l'apprentissage, qui étoient de serre-file, avoient-ils la vigueur, l'autorité nécessaire pour contenir le soldat épouvanté dans ses rangs? Presque tous les chefs de corps pris, tués ou blessés, personne n'a pu rallier les fuyards (1)...» Direction mauvaise, exécution pire encore, confusion, pêle-mêle succédant à des ordres contradictoires, M. de Gisors n'avait pas besoin d'aller chercher en Thuringe le triste exemple d'un projet mal conçu ; il en avait sous les yeux l'évident modèle ; et comme s'il ne suffisait pas qu'il en fût spectateur, il était de ceux qui, n'en pouvant mais, donnaient forcément le spectacle aux autres. Le maréchal de Richelieu était venu le 28 novembre à Winsen ; pendant qu'il visitait les avant-postes, il avait reçu du prince Ferdinand de Brunswick l'annonce officielle du choix que le roi d'Angleterre venait de faire de sa personne pour commander son armée de Hanovre. Le même jour, le maréchal ordonnait de faire passer par l'Elbe dans Harbourg un renfort de cinq cent cinquante hommes, autant de prisonniers

(1) Gisors à Belle-Isle, 26 novembre [3444].

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