‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 175 sur 277 · MAUVAISE HUMEUR DES TROUPES · texte numérisé non relu

MAUVAISE HUMEUR DES TROUPES

situation est réellement désolante, écrivait M. de Gisors; le peu de réflexion avec lequel se prennent les résolutions les plus importantes, le peu de prévoyance des suites qu'elles peuvent avoir, l'obscurité des instructions, le défaut de liaison entre les besognes qui devroient cependant être concertées, le désir qu'on a d'entreprendre d'une part et la facilité avec laquelle on se livre le moment d'après à l'effarement, les effets de tous ces mauvais principes sont trop funestes aux troupes pour qu'elles n'ouvrent pas les yeux. De là peu de confiance, excès de dégoût et négligence totale dans le service (1). » Il y avait pis encore. Pendant que se tenait le conseil de guerre, l'officier général qui commandait à Zell, persuadé qu'il allait avoir à l'évacuer à la hâte, avait fait brûler des bateaux chargés de vin, d'eau-devie, de farine, d'avoine et de fourrage ; le feu avait gagné les maisons voisines, et, spectacle odieux, le pillage même était venu s'ajouter aux horreurs de l'incendie

Le 15, la confusion des bivouacs, sous les murs de Zell, commençait à peine à s'éclaircir. La cavalerie était envoyée en cantonnement dans les villages les plus rapprochés, une partie de l'infanterie dans les deux faubourgs de Hanovre et de Brunswick ; les régiments qui avaient des tentes campaient en deçà de la Fuse, la droite au village de Wester-Zell, la gauche à des bois qui s'étendaient jusqu'au confluent de la Fiise et de l'Aller. Le 17, les renforts étaient à peu près tous arrivés; il n'y avait pas moins de soixante-quatorze bataillons et de soixante-six escadrons, à la vérité très

(1) Gisors à BcIIe-Islc, 17 décembre 1757 [3445].

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faibles. Cependant, puisque l'ennemi ne s'était pas cru sans doute assez fort pour attaquer l'armée quand elle était d'un bon tiers moins nombreuse, le moment était venu de changer d'attitude. Des ordres furent donnés pour rétablir deux ponts situés, l'un au-dessus, l'autre au-dessous de Zell, et que le maréchal avait d'abord fait détruire. L'ennemi parut voir les travaux avec la plus grande indifférence. A la gauche, les grenadiers de Champagne passaient tranquillement la rivière et s'en allaient, à quatre-vingts pas des grand'gardes hanovriennes, arracher des palissades pour se chauffer. On s'occupait même de refaire le pont de la ville. «Rien n'est plus plaisant, écrivait M. de Gisors, que la bienveillance avec laquelle le poste hanovrien qui est précisément à la barrière nous voit travailler. La sentinelle m'a demandé du tabac que les travailleurs lui ont passé de la main à la main ; l'officier m'a ôté son chapeau. D'après cette tran({uillité, on croit dans l'armée qu'il y a sur le tapis une nouvelle convention. Cependant, sur le rempart, on chauffe des boulets pour tirer sur le faubourg de Lunebourg au premier coup de fusil qui troublera notre travail (1). »

On eût dit que le prince Ferdinand voulait f;iire luimême un pont d'or au maréchal de Richelieu, pour l'attirer sur la rive droite de l'Aller. Le 20 décembre, il avait reculé ses campements, appuyé sa gauche au ruisseau de Lacht, et sa droite, qu'il semblait refuser, au ruisseau de Kleinhelen. Le maréchal devait-il se rendre à cette invitation muette? Ce n'était pas l'avis de M. de Crémille. Depuis plusieurs jours, la neige

(1) Gisors à BcUe-Isle, 22 décembre [3446].

tombait; le nombre des malades augmentait dans de telles proportions que ni les hôpitaux ni les infirmeries des régiments n'y pouvaient plus suffire ; les mieux portants auraient été incapables de soutenir une longue fatigue. Dans de telles conditions, tenir ferme devant le prince Ferdinand, et s'il osait venir à l'attaque, accepter une bataille défensive, c'était le seul parti raisonnable; mais se mettre une rivière à dos pour l'aller chercher sur son propre terrain, c'était tout livrer au hasard. « M. de Grémille, avec qui je me suis entretenu hier pendant deux heures, a le cœur vraiment déchiré de tout ce qu'il voit ici, écrivait M. de Gisors à son père. Notre général ne connoît aucun obstacle à ses fantaisies, ne les soumet au jugement de personne, n'en prévoit pas les suites, et quand dans l'exécution il se trouve arrêté ou embarrassé, il rend ceux qu'il consulte alors responsables des palliatifs qu'ils tâchent d'apporter à une besogne mal enfournée. D'un autre côté, mon cher père, permettez-moi de vous le dire, la Cour, qui, sur ses états, nous voit toujours le fonds de 150,000 hommes, devroit se persuader qu'ayant tout dégarni, hors la Hesse, nous ne rassemblons ici tout au plus que 40,000 hommes effectifs, et songer que la politique ne pourra jamais tirer d"une bataille que nous gagnerions au delà de l'Aller sur les Hanovriens un avantage pareil à la perte qui résulteroit de la défaite des seules troupes qui restent au roi à deux cents lieues de la France (1). »

Cependant le maréchal de Richelieu avait sa résolution prise. De concert avec M. de Maillebois, il avait

(1) ^1 décembre [3446].

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