CONTRIBUTIONS DE GUERRE
jusqu'à rOcker. Après la retraite des Hanovriens, les troupes françaises ayant été renvoyées dans leurs quartiers, le marquis de Voyer qui commandait à Wolfenbûttel reçut l'ordre de prendre une revanclie, sinon sur les Prussiens qui avaient déjà fait retraite, tout au moins sur le pays par où ils avaient passé. La revanche fut donc exclusivement pécuniaire, mais très fructueuse. Halberstadt en particulier dut contribuer ppur 200,000 écus. Au profit de qui se faisaient ces exécutions? L'opinion publique dans toute l'Allemagne, même à Paris et à Versailles, répondait : au profit du maréchal de Richelieu surtout et de ses amis (1).
Le 3 décembre 1737, le maréchal de Belle-Isle, écrivant au prince de Soubise pour lui recommander avant toutes choses le rétablissement de la discipline, lui disait : « Le désordre, l'insubordination et le brigandage de l'armée de M. de Richelieu ont été portés au delà de toutes les bornes. Je n'ai rien vu qui à beaucoup près en approche, depuis cinquante-six ans que je vais à la guerre. C'est certainement la faute du général, car il doit être le maître, sans quoi il n'est pas digne de commander. Il est vrai que pour cela il faut commencer par être intact et donner l'exemple du plus parfait désintéressement. Vous avez cet avantage-là sur lui ; tout le monde rend justice à la noblesse et à la générosité de vos sentiments, et bien loin d'exiger ni de
(1) Le montant des contributions imposées dans les pays conquis, pendant les quatre derniers mois de 1757, s"élevait à la somme de 16,243,290 livres, sur laquelle 4,032,692 livres avaient élé seulement recouvrées à la fin de décembre. — Mémoire sur la silualiou du service de l'armée du roi, 12 février 1758. — Papiers de Clermont, 1758, 1. 1, n» 53.
EXTORSIONS ET PILLAGE 3o 1
recevoir, persomie n'ignore toutes vos libéralités. Il ne tient donc ([u'à vous, monsieur, de faire observer la discii)line la plus exacte. Vous me permettrez de vous parlei' ici comme je ferois à mon fils ; il y a longtemps que vous savez (jue je vous regarde et vous aime de même. Il ne suffit pas de ne rien prendre, il est également du devoir du chef d'empèclier ({ue les autres ne prennent, et il ne doit y avoir sur cette matière aucune exception queleonque. Quand les exhortations sont sans effet, il faut nécessairement punir ceux qui contreviennent aux défenses, quels qu'ils puissent être (1). »
Trois jours après le maréchal de Belle-Isle répondait aux lettres intimes, si élo({uentes et si généreuses, que lui avait écrites le comte de Gisors (i2). Après avoir repris et noté toutes les fautes commises par le maréchal de Richelieu, 31. de Belle-Isle ajoutait : « Je pense que si le général de l'armée avoit fait observer la plus exacte discipline, qu'il eût commencé par donner l'exemple de ne point imposer de sauvegardes, en dehors de celles qui sont librement demandées et pour le nombre de jours seulement que les particuliers les demandent, qu'elles ne fussent payées qu'à un louis (car voilà la règle), qu'il n'eût été rien exigé ni fourni, de quelque espèce que ce puisse être, dans la maison du général, et que qui que ce soit des entours, officiers ou domestiques, n'eût rien exigé ni reçu, alors il eût été le maître et bien en droit de défendre et d'empêcher qu'aucun officier général sans exception eût pris ni reçu un chou ni une botte de foin, et de même sur tous les autres
(1) Papiers de Clermont, campagne de 1738, t. I,no 3.
(2) Voir ci-dessus les lettres du 28 octobre ol du 10 novembre 1757, p. 300 et 317.
3o!2 JUGEMENT DU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE
officiers de l'armée. Tout ce que l'on auroit tiré des pays conquis auroit tourné au profit de la niasse publique... L'abondance eût régné dans l'armée et dans les camps, parce que tous les habitants auroient apporté de toutes parts leurs denrées et marchandises en sûreté, et auroient emporté tous leur argent de même... Tout le monde auroit été content, et alors le découragement, la mauvaise humeur et une grande partie de tout ce que vous me dites eût cessé, et il eût été beaucoup plus facile de remédier au reste. Nous serions également craints, respectés et bien voulus, au lieu que les François sont devenus en exécration. Le général retireroit toute sorte de secours et de services des habitants, et auroit au moins établi la balance contre le fanatisme qui règne en faveur du roi de Prusse. Je ne dis rien que je n'aie fait moi-même dans les mêmes pays, et j'en ai retiré tous les avantages que je viens de dire ; vous avez dû vous en apercevoir dans vos voyages (1)...» L'abus des sauvegardes était celui que le maréchal de Richelieu avait pratiqué avec le moins de vergogne. Dans les pays malheureusement visités par la guerre, les propriétaires, communautés ou particuliers, qui voulaient mettre autant que possible leurs biens à l'abri du désordre, sollicitaient du principal chef des troupes envahissantes une protection spéciale, une sauvegarde ordinairement représentée par une patente revêtue des armes et de la signature du général. Ces sauvegardes, librement demandées, valaient pour un temps plus ou moins long, au gré du solliciteur qui payait en conséquence. Le tarif, selon la règle alléguée par le maréchal
(1) BcUc-Islc à Gisors, 0 décembre 1757 [34i;)].
ABUS DES SAUVEGARDES 3o3
de Belle-Isle, était d'un louis par jour. Le produit en principe appartenait au roi qui, le plus souvent et par avance même, en gratifiait le comniandanten chef de son armée et ceux des officiers généraux sous ses ordres auxquels était conféré le droit de délivrer des sauvegardes. Il en avait été ainsi pour le maréchal d'Estrées qui en avait usé avec toute la modération d'un honnête homme, et pour le maréchal de Richelieu qui en avait usé d'une façon toute différente. Par exemple, il avait non seulement élevé le tarif, ce qui, dans certaines limites, pouvait à la rigueur être de son droit, mais encore il avait fait aux propriétaires une obligation absolue de prendre, sans rapport avec leurs besoins, un nombre excessif de ses plus longues sauvegardes ; en un mot, il les avait accablés des marques de sa protection. Au mois de février '17o8, la régence de la ville de Brunswick avait encore entre les mains cent cinquante-six patentes, armoriées, signées, contresignées, valables jusqu'au 1" mai, et dont elle ne savait que faire, faute de domaines oii les appliquer. Il en résultait que, du seul pays de Brunswick, le maréchal de Richelieu avait tiré pour sa part, du chef des sauvegardes, 146,000 livres, et après lui, le comte de Maillebois 40,000, le marquis de Voyer 35,000, etc. Quant aux fournitures, il y avait tels officiers généraux qui se faisaient délivrer, pour l'entretien de leur table, de quarante à soixante livres de poisson par semaine, « deux grandes bêtes fauves et une quantité indéterminée de petites pièces de venaison, les légumes assortis et le bois nécessaire (1). »
(1) Ordre du comte de Clermont et Mémoire sur l'affaire des sauvegardes exigées par M. le maréchal de Richelieu, avec pièces
3S4 MÉCONTENTEMEIST A VERSAILLES
Tous ces détails n'étaient pas encore exactement connus à Versailles au mois de décembre 1737 ; mais ce qu'on en savait était suffisant pour ajouter au mécontentement que les fautes militaires du maréchal de Richelieu avaient soulevé autour du roi. Le 19 décembre, Pâris-Duverney écrivait à M. de Crémille : « Je tremble, monsieur, de tout ce qui va sortir des désordres passés et présents. Je vois plus d'un orage se former, et vous savez que, s'ils sont moins fréquents dans les climats tempérés, ils n'en sont que plus terribles, quand une fois ils éclatent (1). » En style métaphorique, le climat tempéré où grondait l'orage, c'était le cabinet de Louis XV. Trois semaines plus tard, le rappel du maréchal de Richelieu et le choix du comte de Clermont pour commander à sa place étaient décidés en principe; c'est pourquoi on s'était hcàté d'arrêter au passage et de renvoyer à l'armée le comte de Maillebois et Crémille, les deux hommes dont la présence au quartier général était regardée comme la plus nécessaire dans un tel moment de crise. Duverney, contre tout espoir,
justificatives. Papiers-de Clermont, 1757, t. II, n°^ 12G et suivants.— A ces charges accalMantes pour le maréclial de Riclielieu, il faut ajouter le témoignage du roi de Prusse. Frédéric lui avait dépêché, après la convention de Gloster-Zeven, un émissaire, le colonel Balbi, d'abord pour essayer, par son entremise, d'une négociation plus ou moins sérieuse avec la France. « Cet émissaire, voyant que tout ce qu'il pourroit dire sur ce sujet ne mèneroità rien, se rabattit à. demander au duc qu'il voulût au moins avoir quelques ménagements pour les provinces du roi où on faisoit la guerre. En même temps, on régla avec lui les conlribuUons, et il n'est pas douteux que les sommes qui passèrent entre les mains du maréchal ne ralentirent dans la suite considérablement son ardeur militaire. » Histoire de la Guerre de Sept Ans, chap. iv, p. 115 du tome IV des Œuvres de Frédéric le Grand. Berlin, 1847. (1) Correspondance de Duverney-Crémillc, n" 8G.