SUCCÈS DE FRÉDÉRIC II
je crois que les sentiments dont vous m'assurez pouvoient y mettre une autre tournure; mais je vous assure, monsieur, que cela ne m'empêche pas de sentir le plaisir de prendre quelque repos après tant de fatigues de corps et d'esprit... J'espère que d'ici au moment de mon départ, je recevrai quelque courrier qui le rendra plus prompt et plus agréable (1). »
Le 23 janvier, le lendemain du jour où il avait reçu la surprise dont il était profondément irrité, quoiqu'il y fit bonne mine, le maréchal de Richelieu signa enfin le passeport si impatiemment attendu par le fils de celui qu'il devait regarder comme le principal auteur de sa disgrâce, le maréchal de Belle-Isle.
Pour Frédéric II, la campagne s'était achevée tout autrement que pour le maréchal de Richelieu. Et cependant, après Rosbach, il avait reçu des nouvelles presque aussi désespérantes que celles qui, deux mois auparavant, avaient suspendu sa marche audacieuse en Thuringe: les Autrichiens en Silésie,Schweiduitz rendu, le prince de Bevern défait, Breslau pris. Mais cette fois, au lieu de ralentir ses mouvements, il les précipita, tomba sur les Autrichiens comme la foudre, remporta à Leuthen la plus complète victoire (2) et rentra triomphant dans Breslau.
(1) Richelieu à Paulmy, 22 janvier 1758 [3171, n» 1401.
(2) Le S décembre 1757.
HÉKLFAlO^iS DE PAUIS-DLVERNEY 357
C'en était fait ; l'obstiné rebelle qui avait jusque-là refusé son hommage au génie de Frédéric, Pàris-Duverney lui-même s'avouait vaincu. « A juger de sa conduite future par sa conduite passée, disait-il enfin, tout est croyable de sa part(l). » Il ne lui marchandait plus les éloges ; mais sa conversion, pour avoir été brusque, ne le rejetait pas, comme d'autres, dans un aveugle enthousiasme. Sa nouvelle admiration lui laissait la pleine liberté de son jugement ; et comme il Tavait excellent, quand la passion ne l'égarait pas, les comparaisons que lui faisaient faire les vainqueurs de Leuthen, chef et soldats, méritaient d'être sérieusement méditées par ceux qui tenaient dans leurs mains le gouvernement de la nation et de l'armée française. (( Quel homme que ce roi de Prusse ! écrivait-il à Crémille ; si les bons succès lui ont fait faire des fautes, les mauvais ne l'abattent pas et semblent, au contraire, ranimer son courage et multiplier ses ressources. Tant que nous ne considérerons ses forces que du côté du rapport numérique qu'elles peuvent avoir avec les nôtres, nous aurons du mécompte ; il faut que ce rapport se trouve dans l'esprit et dans la conduite, et non pas dans le nombre des bras, sans quoi nos grandes armées seront battues par de petites, et nous renouvellerons les exemples qu'ont donnés tant de fois au monde guerrier les nations fastueuses et indisciplinées. Telles sont, monsieur, mes réflexions ; elles ne me laissent de repos ni jour ni nuit (2). ».
Le major général de l'infanterie à l'armée de Ha-
(1) Duverncy à Richelieu, 12 janvier 1758. Correspondance (imprimée;, t. Il, p. 3i).
(2) Correspondance Duverncy-Crémilie, 19 décembre 1757, n» 86.