OPINION DE PARIS-DUVERNEY
loppement de son génie... Je suis certain que Louis XIV n'auroit pas pu soutenir les guerres qu'il a entreprises, si la dépense en eût été aussi considérable que celle des guerres de ce règne. Je pense donc qu'avant de chercher les moyens d'introduire dans les troupes une méthode plus aisée de les faire vivre, il faudroit chercher ceux de régler l'esprit de la nation (1). »
A serrer de près et rigoureusement la pensée de Pàris-Duverney, c'était donc par une réforme dans le gouvernement et dans la société même qu'il eût fallu préluder à la réforme des institutions militaires ; mais ce résumé logique de ses opinions un peu flottantes Teût effrayé à coup sûr ; le remède au mal lui eût semblé plus terrible que le mal lui-même ; aussi était-il opposé à tout changement considérable dans la constitution de l'armée. Il gémissait, mais il s'accommodait à son temps ; il se faisait honneur d'être citoyen dans une monarchie modérée plutôt que sujet asservi dans une monarchie despotique, sans se dire que la première n'était à proprement parler qu'un diminutif de la seconde, un despotisme affaibli. « Il faut, disait-il, prendre notre état militaire dans ce qu'il est, en tirer le meilleur parti possible, à l'exemple des généraux qui, avec des
(1) Duverney au marquis de Yoycr, :28aoùt 1737. Papiers de Clermont, 1757, t. I, n" loo. — Le marquis de Voyer élait du même avis que M. de Cornillon. « La sévérité, avait-il écrit à Duverney, le 9 août, ne remettra pas la discipline en vigueur. L'honneur, ce mot mal entendu, n'est pas d'un plus grand secours quand le besoin se fait sentir, et un capitaine dinfenterie craindra toujours de perdre un soldat, parce qu'il est le quarantième de son bien.» Quant au désintéressement et à la frugalité, le marquis de Voyer, dans son commandement do Wolfcnbiittel, n'avait guère prêché d'exemple.
LE COMTE DE S.\l>T-GEn.MAlN ET M. DE GISORS 361
armées constituées et payées sur le même pied .que celle que le roi entrelient en Allemagne, ont entrepris etexécuté les plus grandes choses (1). » C'està merveille, pouvait-on lui répondre ; mais du temps de ces grands généraux et de ces grandes choses, il y avait sur le trône Louis XIV et Louvois au ministère. La machine était la même, les ouvriers seuls n'avaient plus la même énergie, le même tempérament physique et moral ; comme les premiers dans leur pleine vigueur étaient rudes, les derniers, dans leur mollesse, semblaient modérés par comparaison. Despote, Louis XV l'était aussi bien que Frédéric II, mais Frédéric II l'était seul à la grande façon de Louis XIV.
Entre les esprits que tourmentait le problème de la réformation de l'armée, il y en avait deux qui, de loin et sans concert, s'étaient à peu près rencontrés dans leurs méditations, l'un autorisé par l'expérience d'une carrière déjà longue, l'autre au début de la sienne, mais d'une sagacité précoce et d'un jugement sain, le comte de Saint-Germain et le comte de Gisors. Tous deux ils condamnaient le nombre excessif des officiers généraux, mal instruits, plus mal exercés, ne connaissant pas le soldat, à peine connus de lui en temps de guerre, jamais en temps de paix. Tous deux ils demandaient, pour établir par des rapports certains celte connaissance mutuelle et si nécessaire, que non seulement les brigadiers, mais aussi les maréchaux de camp fussent maintenus à la tête de leurs régiments, sauf à se faire suppléer pour le détail par des colonels en second qui
(1) Mémoire particulier de M. Pàris-Duverney pour S. A. S. M. le comte de Clcrmont; 25 janvier 1758. Papiers de Clermont, 1738, t. I, no 7.
auraient ainsi le temps et les moyens de se former. Tous deux ils protestaient contre l'abus qui se faisait, grâce aux: complaisances de la cour, du titre de colonel. Tous deux ils condamnaient également le nombre excessif des officiers subalternes, et ils demandaient, mais plus expressément M. de Gisors, le doublement des compagnies. « Les commissions de colonel ne devant pas être multipliées, disait-il, il faudroit donner du relief à l'état du capitaine, le rendre pour cet effet plus rare et rétablir par là la subordination qui n'existe plus
du lieutenant au capitaine Augmenter le nombre
des enfants qui composent nos lieutenants seroit pernicieux ; laisser arriver à des compagnies des jeunes gens de dix-sept ans, qui n'ont aucune expérience, ne seroit pas sage, et refondre par le doublement nos nouvelles compagnies dans les vieilles seroit l'opération la plus utile (1). »
Difficulté plus grave : où recruter les jeunes officiers? Sur cette question, M. de Gisors, M. de Saint-Germain etDuverney lui-même étaient d'accord, car c'était pour y répondre que Duverney avaitimaginé l'École militaire; mais l'institution n'était pasencore enétatde donner ses fruits. On prenait un peu de toutes mains ; les candidats les plus assurés de réussir étaient des fils de familles boui'geoises, assez aisés pouracbcterleurs gradesleplus souvent et d'ailleurs pour s'entretenir. Cependant c'était ceux-là qui en campagne criaient misère, ou parce que leurs ressources n'étaient pas aussi grandes qu'ils les avaient fait paraître, ou parce que le goût du bien vivre
(1) Gisors à Bclle-Islc, 15 janvier 1758 [3300, n" 51]. Voir aussi une lettre sans date, mais qui doit ôtre du 22 décembre 1757 [3446, no 119].