‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 190 sur 277 · ET DU COMTE DE SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

ET DU COMTE DE SAINT-GERMAIN

et le relâchement des mœurs les épuisaient en dépenses inutiles, ou enfin, parce qu'un trop grand nombre, sans vocation généreuse, il faut bien le reconnaître, n'endossaient l'uniforme que pour l'uniforme d'abord, puis pour effacer leur roture, gagner la noblesse, attendre la croix de Saint-Louis et tout de suite demander leur retraite. « Déjeunes gens, écrivait rudement le comte de Saint-Germain, déjeunes gens, la plupart avec des mœurs de grisette, rappelleront-ils dans le militaire les sentiments d'honneur et de fermeté qui font la force des armées ? Ignorance, frivolité, négligence, pusillanimité, sont substituées aux vertus mâles et héroïques... Il se trouve, en outre, que l'officier n'a point d'objet d'émulation ; ainsi rien ne l'attache à son état ; il ne donne pas de quoi vivre et n'ouvre pas la porte h l'ambition... L'officier qui ne peut passe tirer du pair n'a point d'autre perspective que d'obtenir sa retraite ; c'est là sur quoi il fonde son bonheur. Dès qu'il est décoré de la croix de Saint-Louis, il force son colonel, par sa mauvaise conduite, h solliciter sa retraite, et il l'obtient aussi favorable après quinze ans de végétation scandaleuse que s'il eilt servi avec zèle pendant quarante ans. On ne peut exprimer le mauvais esprit qu'inspirent dans les troupes les officiers qui cherchent leur retraite, et le tort qu'il font au service du roi. Ils sont les apôtres de l'indiscipline, ils laissent périr leurs troupes et ne sont occupés qu'à les pressurer. Cependant le nombre en est immense (i). »

(1) Mémoire du comto rlc Saint-Germain adressé à Duverney, 5 décembre 1757. — Autre mémoire adressé au ministre de la guerre et communiciué à Duverney, avec une lettre du 20 janvier 1758. — Correspondance (imprimée) <lu comle de Saint-Germain avec Pàris-Duvcrucy. Londres, 1789, t. I, p. 171 et 19G.

C'était, selon M. de Gisors et M. de Saint-Germain, la pauvre noblesse de province qui était la vraie pépinière où l'armée devait prendre ses jeunes officiers; mais il était d'absolue nécessité que l'État leur assurât une solde suffisante et leur ouvrît, suivant leur mérite, l'accès aux premiers grades. A ces deux conditions, disait M. de Gisors, « on craindroit de perdre un emploi qui lionoreroit et qui donneroit de quoi vivre, au lieu qu'à présent, pour oui et pour non^ un officier a sa démission à la main... Tout homme de condition, content de son grade subalterne, vivroit dans l'espérance de mériter un régiment par sa façon de servir et ne se croiroit pas déshonoré s'il ne l'emportoit pas sur deux cents concurrents qui se présenteroient à chaque vacance. » On ne fera ici qu'une remarque incidente : comment deux hommes d'un esprit aussi juste et d'un caractère aussi loyal que le comte de Saint-Germain et le comte de Gisors ne voyaient-ils pas qu'une fois l'officier rassuré, comme ils le demandaient, pour son présent et pour son avenir, la condition de la naissance, même avec l'influence incontestable des traditions de famille, n'était plus d'une valeur aussi importante dans la discussion du problème, et que dès lors la bourgeoisie pour sa part, et la noblesse de province pour la sienne, pouvaient également fournir des officiers à l'armée française?

En améliorant la condition des capitaines, le comte de Saint-Germain leur enlevait absolument la propriété de leurs compagnies. C'était un changement radical dans la constitution militaire ; aussi Duverney, qui redoutait un surcroît de dépenses pour les finances du roi, s'y opposait-il de tout son pouvoir. Cependant les

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raisons de M. de Saint-Germain, au nom du bon ordre et de la discipline, étaient sérieuses et fortes. Un soldat de recrue, au compte et aux frais du capitaine, c'était un quarantième de son bien ; pour le conserver, il lui passait toutes ses fantaisies, il lui pardonnait tout. Ce que ne punissait pas le capitaine, le lieutenant prendrait-il sur lui de le punir? « Ce seroit, disait M. de Saint-Germain, couper un arbre fruitier dans la métairie du capitaine. » Aucun officier n'osait dire un mot aux soldats d'une autre troupe, quelque désordre qu'il leur vît commettre. En serait-il de même si le soldat, cessant d'être l'bomme du capitaine, n'était plus que le soldat du roi? Évidemment le service y gagnerait et l'armée ne ferait plus une aussi grande consommation d'hommes par l'indiscipline.

Enfin, l'avis commun du comte de Saint-Germain et du comte de Gisors était de réduire le nombre des régiments, en les composant de quatre bataillons, de trois au moins, l'un desquels demeurerait en garnison pour faire l'instruction des recrues. Une bonne infanterie devait, selon M. de Saint-Germain, compter toujours deux tiers d'anciens soldats pour un tiers de nouveaux ; hors de cette proportion, point de solidité.

Mais avant tout, il était nécessaire d'améliorer la condition du soldat, de le tirer et de le sauver pour l'avenir d'une misère à faire saigner le cœur. On demandait moins d'officiers pour exiger d'eux davantage ; de même, si la dépense était trop lourde, moins de soldats pour les avoir meilleurs. « On a cru pouvoir réparer par la quantité le défaut de la qualité, et l'on s'est trompé, disait le comte de Saint-Germain. M. de Tu renne ne vouloit que de petites armées; mais elles

étoient bonnes, bien aguerries et conduites par de bons généraux et de bons officiers. »

Ses conclusions morales, en définitive, étaient les mêmes que celles de Pàris-Duverney : « L'esprit d'indépendance et d'insubordination qui s'est glissé dans tous les états, entre autres dans le militaire, est une preuve certaine qu'il n'y a plus d'autorité. La subordination est le lien qui unit les hommes et fait l'harmonie de la société; quand il n'y en a plus, tout est confondu, et le chaos et la subversion suivent bientôt. C'est parla que sont tombés les empires les plus florissants. Quand personne ne sait obéir, personne ne sait commander. »

Cependant, pour entreprendre la restauration morale et sociale de l'armée, la guerre n'était point un temps favorable ; c'est pourquoi les esprits les plus soucieux de la grandeur militaire de la France souhaitaient vivement la paix. « Ce n'est pas parler le langage d'un jeune homme à qui la guerre présente la plus brillante carrière, mais c'est celui du fils d'un bon citoyen, écrivait le comte de Gisors au maréchal de Belle-Isle ; faites la paix, mon cher père. Il faut refaire un militaire qui soit en état de soutenir la guerre glorieusement pour la nation et avoir des généraux lesquels inspirent à ce militaire la confiance qui est la véritable base des succès ; sans cela vous détruirez le peu d'hommes qui restent à la France, épuiserez ses ressources de toute espèce, et au lieu de protéger les autres, vous en serez bientôt réduit à défendre vos propres provinces. Le fâcheux est d'avoir tellement épousé les intérêts de l'impératrice que nous nous sommes absolument refusés au rôle de médiateur entre elle et le roi de Prusse... Malgré cela, je crois que s'il est redevenu maître de la

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Silésie, il offrira lu paix; encore n'y auroit-il aucun moyen de l'accepter avec décence, si ce n'est en faisant dédommager la Saxe. L'Angleterre isolée pour lors sera obligée de nous céder des avantages, lesquels nous seront plus essentiellement utiles que ceux qui pourroient résulter de nos victoires incertaines sur le roi de Prusse ; et s'il venoit à nous vaincre, combien d'ennemis n'aurions-nous pas tout d'un coup sur les bras (i) !... » C'était la grande inquiétude du maréchal de Bellc-Isle ; aussi ne se consolait-il pas que l'armée lianovrienne eiit échappé à une destruction qui pouvait être décisive. « J'ai toujours dit et pensé, écrivait-il au mois de décembre 17o7, que Ton ne pouvoit faire la campagne présente trop longue pour parvenir à abréger la guerre. Une campagne de plus peut en amener bien d'autres...» A l'Angleterre et à la Prusse, seuls ennemis déclarés de la France, il craignait de voir bientôt se joindre la Hollande, peut-être le Danemark; enfin, son imagination aidant, il voyait déjà en Russie, en Suède, môme en Turquie, des révolutions qui ne pouvaient qu'être fatales à la politique française. « En un mot, disait-il, nous pouvons perdre, mais nous ne saurions rien acquérir (2). »

De son côté, le comte de Saint-Germain écrivait à Pàris-Duverney : « Je ne regarde nos campagnes et celles des Autrichiens que comme des incursions de Tartares... Il est très vraisemblable que cette guerre sera sanglante ; il ne l'est pas également que nous aurons une meilleure conduite, et je ne sais pas s'il est

" (1) 6 janvier 17b8 [3627].

(2) Belle-Isle à Gisors, 6 décembre 1757 [3443].

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