‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 192 sur 277 · LE COMTE DE CLERMONT GÉNÉRAL EN CHEF · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CLERMONT GÉNÉRAL EN CHEF

C'est de là qu'était sortie la nomination du nouveau général en chef. A vrai dire, le comte de Clermont en avait été plus surpris que réjoui ; autant il avait envié naguère le commandement au maréchal d'Estrées, autant il eût laissé volontiers ta quelque autre la succession du maréchal de Richelieu. Cependant sa bonne humeur et sa confiance habituelle eurent bientôt effacé cette première impression. « Enfin, mon cher Crémille, nous voilà réunis, s'écria-t-il ; j'ai la vanité de croire que si cela avoit été fait dès le commencement de la guerre, l'Élat s'en seroit mieux trouvé. Je suis chargé d'une rude besogne que je n'ai point recherchée, et je ne l'ai acceptée que comme attaché depuis quarante ans à un maître que j'adore et à ma patrie ; voilà deux sentiments auxquels il faut céder. La confiance que le roi m'a témoignée, la promesse que j'ai reçue d'être maître de ma besogne, ont achevé de déterminer mon penchant dans la liberté que j'ai eue de choisir qui me convenoit. Vous sentez bien que je vous ai nommé le premier. Le roi m'a dit qu'il s'y atteudoit, parce qu'il savoit que je vous aimois. Je lui ai dit la vérité : c'est que le commencement et la suite de mon amitié pour vous étoient fondés sur ce que je vous avois reconnu zélé pour son service, citoyen, ne souhaitant que le bien, et ayant un cœur et par conséquent des sentiments, que cette conformité de caractère avec le mien m'avoit fait vous aimer tendrement. Je sais que votre

santé ne vous permet pas toutes les fatigues qui nous sont préparées, mais votre âme la soutiendra. J'ai fait un sacrifice à mon maître en me chargeant de cette besogne-ci ; vous en ferez un autre en étant aussi utile que vous le serez malgré quelques infirmités, suite ordinaire de cette paillardise que je vous reproche par envie (1). » Supprimer ce dernier trait c'eût été défigurer le personnage ; c'est un trait de physionomie.

M. de Grémille était déjà averti par le maréchal de Bolle-Isle. « J'ai eu avec lui, écrivait le maréchal en parlant du prince, deux très longues conférences, et j'en dois avoir encore plus d'une. Il y a longtemps qu'il m'honore de son amitié ; je lui ai parlé comme à mon fils. Il a exigé de moi de lui donner une espèce ^agenda contenant plusieurs articles tous également essentiels ; il vous le communiquera sans doute, et, comme cette matière est immense, vous y ajouterez encore bien des choses que j'ai omises (2). » Les articles de \ agenda pour la plupart avaient rapporta la discipline ; le maréchal y avait renfermé la quintessence de son expérience personnelle et des grandes traditions du règne de Louis XIV ; car il y citait en exemple les maréchaux de Gatinat, d'Harcourt, de Berwick et de Bezons dont les armées, d'après son témoignage, étaient les plus disciplinées, et qui, avec de très petits moyens, avaient exécuté de grandes choses. Dans un article tout à fait spécial, il recommandait au prince d'apporter la plus grande attention à son artillerie, afin de pouvoir lutter à armes égales contre le roi de Prusse qui avait aug-

(1) 21 janvier 1758. Papiers de Clormont, 1758, 1. 1, n» 5.^

(2) Bcllc-Isle à Crémille, 22 janvier 17:i8 [3471].

mente la sienne dans des proportions inaccoutumées. Non content des pièces de fort calibre qu'il menait habituellement à la tète de ses colonnes, il avait doublé le nombre des petites pièces régimentaires, en le portant de deux à quatre par bataillon. « Il n'y a point de troupe, disait le maréchal, qui puisse tenir sous un feu aussi formidable, si on n'en a pas qui puisse répondre à proportion. » Sans doute l'équipage de campagne du corps royal devait être en état de rendre d'excellents services, mais il n'en était pas de même de l'artillerie légère, puisqu'il y avait des bataillons d'infiinterie qui en étaient totalement dépourvus et qu'on ne comptait qu'une seule pièce pour chacun des autres. Le maréchal pressait le prince d'en exiger au moins deux par bataillon, et il ajoutait: « Il n'est pas naturel que notre infanterie puisse combattre contre l'infanterie prussienne avec une disproportion de plus de moitié. Cet objet est de la plus grande conséquence (1). »

Comme le maréchal de Belle-Isle, Pâris-Duverney avait composé pour le prince un long mémoire sur la discipline. Il n'y avait, dans un si vieux sujet, selon lui, point de nouveautés à introduire ; l'ordonnance de 1753, sur le service en campagne, répondait à toutes les exigences ; il ne s'agissait que d'en assurer l'observation rigoureuse en y ramenant l'esprit de l'armée. « L'honneur, celte idole de la nation françoise, pourroit y être employé avec succès, disait-il, et qui peut mieux qu'un prince du sang royal en rappeler le sentiment? Cependant s'il étoit possible ({ue ce ressort, si actif autrefois.

(11 Agenda pour Son Allessc Sôrénissime, 19 janvier 1758. Papiers de Clermont, 1753, 1. 1, n» 1.

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