‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 201 sur 277 · AU MARÉCHAL DE BIRON · texte numérisé non relu

AU MARÉCHAL DE BIRON

qui formoient notre chaîne de défense n'ont été réparées ; nos points d'appui du centre ne sont pas non plus qu'elles à l'abri d'un coup de main. Nous n'avions pas encore de subsistances en fourrages pour trois semaines ; les chevaux de tout le pays ou morts, ou désertés, ou volés, tous les chariots ou brisés ou brûlés, les paysans en fuite ; par conséquent impossibilité de tirer des fourrages de loin. Dès le jour de mon arrivée, M. le prince Ferdinand et M. le prince Henri m'ont environné avec de belles troupes, bien vêtues, bien disciplinées, bien recrutées et bien équipées ; ces troupes à chaque instant se sont accrues, et enfin ils en sont venus au point d'avoir à eux deux plus de 60,000 hommes, et à me présenter plusieurs points d'attaque, et par conséquent me forcer à me diviser. Le prince Henri dirigeoit son attaque du côté de la Hartz, tandis que le prince Ferdinand marchoit du côté de Verden et sembloit en vouloir à Brème. J'avois, avec tout ce qu'il m'étoit possible de rassembler dans cette partie-ci, au plus 30,000 hommes bien délabrés à opposer à 60,000 bien en état; par conséquent je ne pouvois donc présenter dans les points qu'ils menaçoient que la moitié de ce qu'ils y présentoient. Dans cette position, M. de Saint-Chamans a abandonné son poste de Verden plus de dix heures avant que les ennemis s'y fussent présentés; il a été effarouché de quelques chasseurs qu'ils a vus dans la plaine et s'est retiré si précipitamment qu'ils n'a pas même coupé le pont. Le temps qu'il m'a fallu pour apprendre sa retraite ne m'a pas permis de renforcer le poste de Hoya, et par conséquent les ennemis ont passé Verden aussi légèrement qu'ils l'ont voulu, sont tombés sur le poste de Hoya qu'ils ont très maltraité, et par là

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j€ me suis vu la communication coupée entre M. de Saint-Germain qui étoit à Brème et moi. Je n'ai pu que mander diligemment au poste de P^ienburg et à celui de ^Seustadt de se tenir prêts à recevoir l'ennemi, et à M. de Vogiié que j'avois envoyé pour retrancher ces deux parties qui se trouvent séparées par le lac de Steinliuder, de faire ce qui seroit possible pour résister quelque temps à l'ennemi. Dans ce moment, je n'avois plus la liberté de tenir à Hanovre parce que les ennemis, [s'étant] emparés de Neustadt, se seroient portés sur moi comme ils auroient voulu et aussi promplement qu'il leur auroit plu. Je ne pouvois me faire joindre assez diligemment par les corps de Brunswick et de Zell, et celui que j'avois à Hanovre n'étoit pas en état de s'opposer à celui que M. le prince Ferdinand pouvoit porter sur moi. J'ai donc pris le parti de me mettre en marche hier pour repasser le Weser... Ge qui m'afflige dans cette retraite, ce n'est pas la retraite môme, car je suis fait pour sacrifier ma gloire à l'avantage du roi et au bien de l'État, mais je ne me console point que la précipitation de la retraite de M. de Saint-Chamans m'ait forcé à abandonner ce pays-ci avant d'avoir pu faire toute l'évacuation des malades, même [après] en avoir retiré un grand nombre qui périront par la rigueur de la saison et auxquels je n'ai pu faire préparer des chariots couverts. Une considération personnelle, et dont je fais de bien bon cœur amende honorable, m'a empêché de punir sur-le-champ M. de Saint-Chamans. Comme j'allois l'envoyer à Cologne, quelqu'un me dit qu'il étoit parent du maréchal d'Estrées. J'ai craint ([ue ceux ([ui ne me connoissent pas et qui pensent assez mal pour vouloir attribuer leurs

vils sentiments aux: autres, n'aient tlit que le premier acte (le sévérité que je fais tombe sur le parent de quel([u'un que je n'aime point, et que ma punition étoit plus indiquée par Tanimosité que par la justice. J'ai donc rendu compte de la conduite de M. de Saint- Chamans à la cour, en l'instruisant des raisons qui m'avoient empêché de me charger moi-même de sa punition, et voici comment je me suis expliqué : « Je ne « puis me déterminer à exercer mon premier acte de « sévérité sur une personne qui appartient à un homme « qui ne mérite de ma part ni amitié ni aversion. » Vous voyez que je dis ce que je pense, et je m'explique vis-à-vis de la cour avec la même bonne foi et la même vérité sur tout. Je ne ferois peut-être pas de même si j'étois uniquement attaché au généralat et que je voulusse me faire une bonne pacotille ; mais j'y suis arrivé mal à mon aise, j'en sortirai de même ; je ferai le bien de l'État et de mon maître ; du reste il en arrivera ce qu'il pourra. Ce qui est certain, c'est que je suis parti content de moi; j'en reviendrai, j'espère, m'estimantet étant estimé : cela fait que je dors bien. Si ma manière ne réussit pas, les perdreaux de Berny sont très agréables à tuer (1) ; si elle réussit, plus de philosophie, je suis tout entier à mon maître et à ma patrie tant que j'existerai -^2). »

La retraite, quoique prévue, n'en fît pas moins un déplorable effet à Versailles ; madame de Pompadour en était plus que personne désolée. « Que puis-je vous

(1) Lci terre de Borny, près de Paris, apparlenait à l'abbaye de Saint-Germain des Prés ; c'était la résidence d'été du prince.

(-2) Pap. Clcrmont, 17o8, t. I, n» 111.— Voir aussi une relation du comte de Clcrmont, du 14 février au lo mars, t. II, n- 63.

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