‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 206 sur 277 · HUMILITÉ PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

HUMILITÉ PHILOSOPHIQUE

écrivait le 18 mars au comte de Clermont : « Le maréchal est éclairé, bien intentionné, et de plus il vous est fidèlement attaché ; ainsi, monseigneur, vous devez être bien sûr de tout ce qui a part au ministère, car je me flatte que vous ne doutez pas de tous les sentiments qui m'attachent à vous pour la vie (1). » Était-il possible de dire avec plus de naturel et de simplicité qu'elle était premier ministre ?

« Le sort de Crémille est décidé, » avait écrit, le 28 février, la marquise; quel sort? Il avait failli être secrétaire d'État, et il avait certainement cru l'être. Avec quelle philosophie n'avait-il pas entretenu Duverney de sa grandeur subite ! ;' Vous qui me connoissez depuis longtemps, lui avait-il écrit, avez-vous pu croire, comme les autres, que l'honneur insigne qu'on veut me faire soit capable de m'aveugler au point de méconnoître toute mon insuffisance et qu'il me fermera les yeux sur le misérable état de ma santé ? Je donnerois mille vies comme la mienne pour le roi et pour l'État ; ainsi ce n'est pas la crainte de succomber sous le fardeau qui m'effraye ni qui m'arrête ; mais quel poison, mon cher ami, pour le reste de ma vie, de me trouver trop au-dessous d'une aussi grande besogne et de ne pas remplir l'opinion que l'on daigne avoir de mes services! J'ai toujours aimé que le bien se fit, et jamais, grâce à Dieu, le démon de l'envie, de l'ambition ni de la vanité ne s'est fait sentir à mon cœur. J'ai rempli beaucoup plus des trois quarts de ma carrière sans reproche, il est vrai ; mais je n'ai milité que sur des théâtres subalternes, et il est bien raisonnable de craindre de faire

(1) Pap. Clermont, 1738, t. II, n- të.

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un trop mince rôle sur celui-ci. Vous le savez, monsieur, je n'avois d'autre désir que celui de rentrer dans le repos que je croyois avoir gagné par quarante-trois ans de services et que ma santé me rend si nécessaire. Me plongerai-je donc de nouveau dans un tourbillon plus immense et plus agité mille fois que tous ceux dans lesquels j'ai nagé jusqu'ici ? Non, monsieur, j'ai la force de me faire justice, et je me connois trop bien moimême pour ne pas travailler à empêcher l'illusion de me priser infiniment au delà de ma valeur. Contenez donc, mon cher monsieur, les sentiments d'amitié qui vous font agir pour moi, ou du moins tournez-les d'un côté qui ne fasse pas le tourment et peut-être les peines humiliantes du reste de ma vie ; aidez-moi, je vous en conjure, à me délivrer des nouvelles chaîiics qu'on me prépare, et qui, toutes dorées qu'elles puissent être, ne m'en accableroient pas moins sous un poids que ma foiblesse ne sauroit supporter (l). » Le marquis d'Argenson, ayant fait une grande tirade philosophique, y ajoutait, dans son journal, cette remarque : « Nota. Je crois avoir composé tout cet article dans le goût de mon Sénèque que je lis actuellement (2). » Sénèque était-il aussi dans les bagages de M. de Grémille? On serait tenté de le croire; mais de ces deux déclamations, celle du marquis n'est qu'un jeu d'esprit, un morceau de rhétorique ; l'autre est d'un homme qui a pris et qui joue son rôle au sérieux.

Quoi qu'il en soit de sa philosophie, sincère ou non, la

(1) Au camp sous Hamelcn, le 8 mars 17o8. — Correspondance Duvcrncy-Crémillc, n° 108.

(2) Journal et Mémoires du marquis d'Argenson. Edition Ralhery, t. II, p. 213-220.

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