‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 213 sur 277 · ET PRÉTEMIONS DE M. DE MORTAIGNE · texte numérisé non relu

ET PRÉTEMIONS DE M. DE MORTAIGNE

VOUS n'attendiez pas votre équipage ; car votre présence, quinze jours plus tôt, peut être d'une grande utilité. Vous trouverez au quartier général le nécessaire pour monter à cheval; M. le comte de Clermont vous nourrira ; un lit de camp peut vous suffire pour le moment. Vous saurez mieux qu'un autre vous prêter aux circonstances (1). »

Que va répondre le comte de Mortaigne? « Pour le bien, il faudroit que je fusse premier lieutenant général de l'armée, avec l'expectative de mieux ; que je fusse toujours au quartier général, attaché uniquement au prince; que le maréchal des logis de l'armée fût obligé de travailler avec moi, sauf quand il y auroit quelque opération considérable à faire, que j'en fusse chargé, et, l'opération faite, rejoindre le prince. A cela joindre une marque des bontés du roi pour mes services passés en m'honorant du cordon bleu; car, pour la grand'croix de Saint-Louis, il n'est plus temps pour moi, et je vous prie, monseigneur, qu'il n'en soit pas question. Je préfère à cette heure rester avec la croix de Saint-Louis ; je ne dois plus penser qu'au grand ou à rien. Je crois, monseigneur, que vous m'approuverez. Le tout arrangé comme je viens de le dire, je gagnerai de la considéralion. J'ai l'amitié et l'estime des troupes^ et je crois pouvoir assurer que d'ici à deux mois le roi aura une armée qui pourra se montrer (2). »

L'homme à prétentions est ici d'un ridicule achevé ; mais il faut être équitable pour le soldat. Dans un temps où la plus urgente de toutes les nécessités exigeait la

(1) Pap. Clermont, 17oS, t. II, n" 17.

(2) 5 mars 1758. lOid., \r 18.

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prompte restauration de l'esprit militaire, le comte de Morlaigne était bien choisi. Sans être un homme de guerre complet, sans avoir même les grandes parties du métier, il avait les plus essentielles à l'heure présente : la fermeté, la probité, l'esprit de règle et de discipline. Au milieu de ses préparatifs et pendant ses journées de voyage, il notait et il envoyait au maréchal de Belle-Isle ses idées de réforme. Organiser l'armée en divisions permanentes, composées d'un certain nombre de brigades, et les brigades d'un certain nombre de bataillons; former ensuite l'ordre de bataille et cantonner les troupes d'après cet ordre une fois réglé; attacher à chaque division un lieutenant général, des maréchaux de camp et des commissaires des guerres, qui s'appliqueront nécessairement à leurs devoirs, parce qu'ils seront responsables, les uns de la bonne ou de la mauvaise conduite du soldat, les autres de son bien-être ou de sa misère. Dès lors les généraux « seront forcés de vivre avec les officiers et militairement, au lieu qu'ils ne vivent qu'entre eux et somptueusement. » Réprimer le luxe : « les gens riches donnent le ton et écrasent les autres. » Réduire les chevaux, les équipages, les repas, selon la rigueur des ordonnances. Plus de vaisselle d'argent, plus de festins : « cela empêchera les officiers particuliers de courir, comme la plupart font, après les bonnes tables; » ils en auront d'ailleurs à portée d'eux, chez les officiers généraux attachés à leurs divisions. Imposer aux brigadiers et aux colonels la règle absolue de camper avec leurs régiments. Chasser les parasites, les cafetiers, les teneurs de tripots, les filles ; en un mot; veiller à la santé physique et morale de l'armée. Voici la conclusion de M. de Mortaigne : « Jusqu'à pré-

sent, les attentions pour le militaire n'ont porté que sur le profil; on n'a regardé que la boucle du soulier; il faut remonter plus haut (1). »

Ces idées n'étaient point nouvelles; le maréchal de Belle-Isle les reconnaissait bien, car c'était à son école que M. de Mortaigne les avait acquises, et sous ses ordres qu'il avait appris à les mettre, pour la plupart, en pratique. Elles convenaient également à l'esprit du comte de Glermont ; personne plus que lui ne souhaitait des réformes. « Il ne faut point se flatter, madame, écrivait-il à madame de Pompadour, nous n'avons plus de soldats et presque plus de ce qui s'appelle des officiers ; faites vos efforts pour qu'on protège et qu'on accueille le petit nombre qui nous reste de bons ; c'est le seul moyen de les conserver et de donner envie à d'autres de le devenir. Je sais que l'on dit que je vois noir; mais je vois vrai; ainsi je ne saurois voir blanc. J'ai promis vérité, je la dis; tel est mon caractère (2). » C'est dans le même esprit qu'il écrivait à Paris de Montmartel : « Je ne vous le dissimulerai pas, tout est perdu, si l'on n'abandonne point toute vue particulière, toute protec-

(1) « 11 y a une observation à faire sur le pain. Le capilainc le prend au complot et le vend ; cela est très injuste. La compagnie Ibible travaille phis que la forte, puisqu'elle fournit autant; il seroit donc juste qu'elle eût le pain de ceux qui manciuent. Cela soidageroit bien le soldat et diminueroit bien les hôpitaux. Mais en restreignant ainsi le capitaine, il faut songer à son état et le faire AÙvre. Il faut abolir les volontaires de l'armée ; cela occasionne beaucoup de désordre et chagrine les régiments. Les camarades sont obligés de faire le service de ceux qui vont aux volontaires, et les soldats ne demandent à y aller que pour le gaspillage et se soustraire à la discipline. » Mortaigne à Belle-Isle, 5, 12, 16, 18 mars. — Pap. Glermont, 1758, t. II, n.°' 18, 16, 05, 77.

(2) 20 mars. Ibid., n» 85.

tion, toute amitié, toute petite considération, pour y substituer grâces et récompenses bien placées, emplois bien distribués, accueil de la part du maître pour ceux qui font bien, et punition et mécontentement marqué pour ceux qui font mal. Vous pouvez voir combien les beaux seigneurs s'éloignent du service quand ils craignent un général qui les fera servir ; cela les rend une très petite perte pour l'État et nous y gagnerions, si l'on vouloit bien regarder nos vrais militaires, non pas comme aussi gentils dans la société que ces messieurs, mais comme des gens qu'il faut considérer par l'utilité dont ils sont au roi et à l'État [i). » C'était certainement à Chevert qu'il pensait ; malheureusement Chevert, gravement malade, était hors d'état, et pour longtemps peut-être, de rejoindre l'armée.

Quant à ce M. de Mortaigne qu'on lui envoyait, voici ce que le prince avait commencé par écrire à son sujet au maréchal de Belle-Isle : « Il y a longtemps que j'entends dire qu'il est avantageux et despotique; si cela est, il aura de la peine à réussir auprès de moi, car je n'aime point ces sortes de gens-là. Malgré ce que je vous en mande, ne croyez pas que je le prenne en grippe d'avance; je ne juge les hommes que sur ce que je vois et non sur les ouï-dire, et je leur accorde mon amitié et ma confiance selon qu'ils les recherchent. Ainsi croyez plutôt que je suis bien porté pour M. de Mortaigne sur tout ce que vous m'en dites, parce que j'ai en vous la plus grande confiance. Vous voyez que

je vous parle comme à mon ami et avec franchise

Jamais, non seulement moi, mais tel général que ce

(1) 11 mars. Pap. Clcrmont, 17o8, t. II, n" 60.

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soit, ne pourra faire le bien quand il aura près de lui plusieurs personnes à prétentions. C'est à lui, pour que la besogne aille bien, à disposer de sa confiance et non

à ceux de son armée à la prétendre Vous savez que

je suis parti avec la promesse que je ne serois gêné sur rien ; c'est cela qui m'a déterminé à me charger d'une aussi détestable besogne que celle-ci. » M. de Contades, plus ancien lieutenant général que M. de Mortaigne, passait également dans l'esprit du comte de Clerraont pour un homme avantageux. C'était leur jalousie que redoutait surtout le prince, et il lui déplaisait que sa confiance pût être l'enjeu de leurs prétentions rivales. Mais il était bon, il craignit de faire de la peine au maréchal de Belle-Isle, et il supprima de sa dépêche tout ce qui était relatif à 31. de Mortaigne (i). Quand enfin celui-ci fut arrivé au quartier général, le prince lui fit bon accueil. Il écrivit d'abord au maréchal quelques mots de satisfaction, puis à Crémille plus explicitement : « Je n'ai point trouvé dans M. de Mortaigne tous les défauts dont il est accusé. Il me semble au contraire qu'il s'emploie de très bonne grâce aux choses que je souhaite de lui, et la confiance que je lui marque ne l'engage point à faire le petit général, et il fait bien, car vous savez que je n'aime pas cela; mais toutes les choses que je vois en lui me font penser que c'est un très bon militaire, et il a celte activité et cette ressource dans l'esprit que j'aime. S'il continue, nous serons contents l'un de l'autre, et s'il s'attache à moi,

(1) 9 mars. Pap. Clermont, 1758,1.11, n» 42. La copie de la minute conlienl le passaç^e supprimé, mais en indiquant qu'ila été liiff'é sur I'ori;;'inal.

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