DÉLIVRANCE DE GÊNES
et plus encore la vive représentation qu'elle se fait de votre affliction et de vos chagrins ne la quittent pas. Quelque habitué que je sois à l'admirer, je conviens qu'elle m'étonne et qu'il est difficile de s'imaginer dans un même cœur tant de vertu et tant de fermeté jointes à tant de sensibilité. Je me flatte que si Dieu vous conserve et M. de Gisors, et lui rend bientôt votre présence et la sienne, il n'y aura plus rien à craindre de ce rude orage qu'elle vient d'essuyer ; mais j'avoue que je crois qu'elle a besoin de vous revoir et d'être avec vous quelque temps. Il lui faudra cette douceur pour qu'elle soit en état de soutenir ces combats perpétuels entre ses inquiétudes, sa douleur et sa raison, dont elle sort toujours victorieuse, mais qui ne laissent pas de coûter cher, lors même qu'elle les surmonte (1). »
Le chevalier de Belle-Isle n'avait pas du moins inutilement sacrifié ses troupes et lui-même ; la diversion qu'il avait commencée n'était point restée sans effet ; les Piémontais s'étaient séparés des Autrichiens et les Autrichiens avaient levé le siège de Gênes. Par l'énergie de ses paroles et de ses exemples, un Français, un héros, le duc de Boufflers avait jusqu'à la fin soutenu le courage des Génois ; au moment même où le péril cessait, il mourut. Le duc de Richelieu fut envoyé pour prendre sa place ; il était lieutenant général ; il devait obéissance au maréchal de Belle-Isle, commandant en chef de toutes les troupes françaises en Italie ; cependant il prit le prétexte que les communications entre Nice et Gênes n'étaient pas encore tout à fait rétablies, déclina l'autorité du maréchal et agit comme un géné-
(1) 16 septembre IT47 [3i!lî. n" lOoj.
PAIX d'aix-la-chapelle 23
rai indépendant. Dès lors, et parla faute de la cour dont la mollesse craignait d'intervenir, naquit entre ces deux hommes une inimitié funeste à la chose publique.
Les armées ayant pris leurs quartiers d'hiver, le maréchal de Belle-Isle revint h Paris ; il ramenait avec lui son fils à qui cette première campagne avait été largement salutaire ; son corps, son esprit, son âme, tout en lui s'était affermi et développé. « Je ne suis pas fâché, mandait plaisamment l'évêque de Verdun au maréchal, de la dépense d'habits que vous cause M. de Gisors. Il faut qu'il soit prodigieusement grandi pendant la campagne, puisque tous ceux qu'il avait laissés à Paris ne peuvent plus lui servir (1). » Le jeune homme comptait bien faire aux Autrichiens et aux Piémontais une seconde visite qui lui serait plus profitable encore. Toutefois ses espérances rencontraient bien des contradictions ; il courait depuis le commencement de l'hiver des bruits de pacification générale ; un congrès était rassemblé à Aix-la-Chapelle. Le 13 mai 1748, le maréchal et son fils étaient partis pour rejoindre à Nice le quartier général ; derrière eux, sur la même route, à quelques heures de distance, venait un courrier qui se rendait également à Nice chargé de dépèches pour le commandant de la flotte anglaise ; c'était l'ordre de suspendre les hostilités.
Lorsque le maréchal avait pris congé du roi, Louis XV lui avait annoncé qu'il joignait la dignité de pair à son titre de duc de Gisors ; c'était l'achèvement d'une grâce que le cardinal de Fleury, en 1742, avait empêché d'être complète. M. de P>elle-Isle ne pouvait plus remercier le
(1) 17 déccmbro 17 17 .r.l"., iv 97;.
24 NÉGOCIATIONS A .MCE
roi les armes à la main ; la paix était faite ; mais il y avait, en Italie particulièrement, une foule de questions secondaires à régler, restitutions, échanges, compensations, rectifications de frontière. M. de Belle-Isle n'avait pas désappris l'art qu'il avait pratiqué en Allemagne avant la guerre ; il se refit diplomate. Ce fut pour le comte de Gisors une excellente occasion de poursuivre ses études en les portant sur un terrain nouveau, mais non moins intéressant que les champs de bataille. Il vit comment se traitent les affaires entre les États et ce qu'il y faut apporter d'intelligence naturelle et de connaissances acquises, de sang-froid et d'activité d'esprit, d'énergie et de patience, de finesse, de réserve, en un mot de bonne conduite.
A son âge, au milieu de ces fortes études, les distractions n'étaient pas moins nécessaires. Le 3 juin, il envoyait de Nice à sa mère le récit d'un spectacle naval dont le commandant de la marine française lui avait donné le régal et fait les honneurs. « Ma chère maman, disait-il, rien n'égale ma fierté : je viens de faire une heureuse campagne sur mer. Vers les trois heures et demie, le 3, j'ai mis à la voile ; je montois la felouque la Superbe et avois à mon commandement la Triomphante. Environ à la hauteur de Villefranche, nous aperçûmes deux barques, \ Hirondelle et la Légère, l'une de vingt pièces de canon et l'autre de dix-huit, qui avoient leur cap sur Nice ; la Légère étoit demeurée en arrière. Le vent s'étant élevé, nous déployâmes la voile de l'artimon. U Hirondelle (1) nous apercevant
(1) Le texte porte la Légère, mais la suite prouve que c'est da l'Hirondelle qu'il s'agit ici.