CAMPAGNE NAVALE DE M. DE GISOUS
amena son petit hunier, cargua ses voiles de misaine et lança son canot à la mer pour se faire remorquer. Nous réunies, malgré cela, bientôt jointe, mais quoi que nous ayons fait pour gagner l'arrière, il a fallu essuyer la bordée de tribord et la décharge de toute l'artillerie ; étant maladroitement dégarnis de tout leur feu, nous saisîmes l'instant pour aborder. Cette démarche hardie déconcerta tellement l'équipage, qui d'ailleurs n'avoit plus de feu à nous opposer, que soldats et matelots, au lieu de se défendre, nous ont demandé grâce. Cela a été fort heureux, car la Légère commençoit à approcher; mais voyant l'autre rendue, elle baissa pavillon. J'envoyai le capitaine général s'en mettre en possession. Nous avons fait trois cent vingt prisonniers, deux lieutenants de vaisseau et cinq enseignes. M. de Landré, capitaine de VHirondelle^ étoit à table quand nous nous en emparâmes ; nous avons profité des glaces qu'il avoit à son fruit avec bien du plaisir. Après avoir visité les écoutilles et la saintebarbe, je lue suis fait remorquer par mes deux felouques et le canot de ladite barque et l'ai amenée dans le port de Yillefranche. Après avoir mis ordre à tout, je suis venu rendre compte de ma prise à mon père, d'où mon premier soin est de vous écrire. Je vous sera bien obligé de faire valoir cela auprès de M. de Maurepas(l); mon monde a fait des prodiges; M. le chevalier de Fabri, enseigne de vaisseau, s'est fort distingué Les frais de l'amirauté sont si considérables qu'il ne nous reste presque rien ; cela mériteroit bien quelque gratification. Les deux barques sont très-bonnes et en
(1, Ministre de la marine.
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très-bon état; il n'y a que le perroquet de l'une qui est un peu endommagé. En cas que le roi fasse usage desdits bâtiments, j'espère qu'on me donnera le commandement de l'un ; je serois trop heureux si M. de Colerus pouvoit avoir l'autre ; c'est un officier de besogne avec qui je pourrois faire de bonne besogne. Je me porte très-bien de tout cela ; mais quoique les amiraux de mer se trouvent humiliés sur les rivières, je voudrois bien remonter la Seine et aller aborder au Pont-Neuf à bâbord. Quel bonheur de vous entretenir moi-même de mes explois marins et de mon tendre et respectueux attachement (1) ! » Sous cette forme aimable et plaisante, le comte de Gisors ne racontait pas autre chose qu'une bonne leçon de plus au profit de son intelligence. 11 n'avait pas fait seulement une promenade agréable ; il avait vu dans ses détails un navire de guerre ; il s'était fait expliquer les agrès et les manœuvres ; en un mot, il avait dans un plaisir rencontré un sujet d'étude. La mission du maréchal de Belle-Isle à Nice se prolongea pendant toute l'année 1748 et jusqu'au mois de février 1749. Pendant ce long séjour, le comte de Gisors. gagna l'amitié de deux étrangers diversement célèbres. L'un était l'amiral Byng, à qui la destinée réservait une fin si malheureuse et si cruellement tragique (2). L'autre, également destiné à mourir de mort
ri) [3-293, nM7o.]
(i) Tout le monde connaît la victoire remportée, le 26 mai 1756; en vue de Minorque, par la flotte française commandée par le marquis de La Galissonnière sur la flotte anglaise commandée par l'amiral Byng, la colère que la défaite souleva en Angleterre, le procès qui fut intenté devant une cour martiale à l'amiral Byng, sa condamnation et sa mort ; il fut fusillé le 11 mars 17.ï7.