SITUATION DU COMTE DE GISORS
nous ne sommes pas encore à la fin des misères dont ses mauvaises dispositions ont été la source. Je ne veux pas être votre espion sur les faits particuliers, mais seulement vous faire connoître le désordre général. Dans tous les villages où nous avons passé, nous avons trouvé les subsistances gaspillées et enlevées par les régiments qui nous ont précédés, tous les chevaux pris sans ordre... Il se passe encore des excès plus affreux... M. de Yillemeur vouloitque je logeasse avec lui à l'abbaye de Gappenberg ; je n'ai pas accepté sa proposition, parce que je crois que le fils du ministre de la guerre doit redoubler d'exactitude et éviter qu'on l'accuse de se donner des airs. Il n'y a pas assurément de lieutenant d'infanterie actuellement plus mal que moi ; je n'ai qu'un habit, quatre chemises, et point de lit, pas un cheval et mon seul valet de chambre. Un petit détachement de mon équipage que j'avois fait revenir de Wesel à Lûnen pour m'y attendre, a été chassé par le reflux de l'armée ; et en effet, si j'avois des chevaux, je ne saurois comment les nourrir. Jusqu'ici j'ai vécu tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre ; demain j'aurai un soldat cuisinier qui me fera à manger avec la marmite du patron (1). »
Deux jours après, le 129 mars, il écrivait de Schermbeckau maréchal de Belle-Isle : « Nous voici cantonnés dans le village auprès duquel nous avons campé en partant de Wesel. Au bout d'un an de fatigues excessives de la part des particuliers, de dépenses énormes de la part du roi, et après autant de succès, se retrouver au point duquel on étoit parti est quelque chose de
(I) 27 mars 1758 [3473, n» 207].
l'armée réunie a avesel 413
bien amer. Encore sommes-nous les braves de l'armée ; on a regardé comme audacieuse la proposition que M. de Yillemcur a faite de marcher sur Wesel par la rive droite de la Lippe; tout le reste de rarniée se tient à la gauche. D'après tout ce qu'on m'a dit de l'état de plusieurs régiments de la grande armée, je crois que le spectacle de ceux du corps de M. de Villemeur étonnera. Je me suis concerté avec les chefs des autres régiments pour que nous arrivions à Wesel, tenus, ajustés, et en ordre comme au milieu de la paix... Le ton de notre corps est de ne pas concevoir pour([uoi on se retire (d)... » Enfin, le 1" avril, du camp de Wesel : « La division de M. de Villemeur est arrivée hier ici où elle a été fondue dans le reste de l'armée qui y campe, afin de donner le temps au maréchal général des logis de faire la disposition des cantonnements. Le régiment n'ayant point de tentes a passé la nuit au bivouac, ainsi que plusieurs autres. Aujourd'hui on nous en a donné. Heureusement qu'il fait beau ; sans cela de camper au bout d'une retraite de soixante lieues èîit achevé de détruire l'armée dont le harassement est inexprimable; les visages de la grande armée font peur (2). »
Le 23 mars, madame de Pompadour avait écrit au comte de Clermont : « Vous pouvez juger de mon déses-
(1) 29 mars [3173, n° £19].
(-2) Gisors à Pelle-Islc, 1^ avril ITaS [^ili, u" lOJ.
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poir, monseigneur, par rattachement que vous me connoissez pour le roi et pour le bien de ses affaires. Vous entrez aussi pour beaucoup dans mes peines; il est affreux d'arriver au moment de la destruction de l'armée sans pouvoir y apporter de remède. J'espère que votre position sur le Rhin sera assez stable pour donner le temps aux réparations absolument indispensables, et sans lesquelles il ne resteroit plus de troupes au roi. L'ordre que vous établissez contre les fripons a bien réussi dans votre armée; continuez, monseigneur, ne vous découragez pas par les traverses de tout genre que vous éprouvez. Vous serez le restaurateur du militaire avec lequel vous ferez des actions dignes de l'élévation de votre âme et qui vous dédommageront des peines auxquelles vous vous êtes livré. C'est l'objet de mes vœux les plus ardents (1). « Irrité de certains ordres que le maréchal de Belle-Isle avait cru devoir envoyer directement et d'urgence au comte de Lorge qui commandait à Hanau, le prince avait répondu d'abord aux exhortations dé la marquise : « Il faut me laisser f;\ire, madame, et ne me pas prévenir par des idées de trop loin, ou du moins me les communiquer avant que de donner des ordres; sans cela la besogne ira mal. La façon de la cour de dirigerles mouvements militaires est ancienne et bien mauvaise. Cela gène un général qui est sur le lieu, qui sait son métier et qui est instruit des vues politiques... Personne ne connoît mieux que vous, madame, le genre de la besogne dont je suis chargé ; plus elle est désagréable, plus elle est difficile, et plus il faut donner de satisfaction à celui que l'on en charge.
(1) Pap. CIcrmont, 1758, t. II, a» lli.
ET l.E COMTE DE CLERMONT 41 S
Le zèle émane du cœur, et je réponds du mien ; mais le contentement ou le mécontentement a un grand empire sur riiiimanité, et je suis homme (1). »
Quc'hiues jours après, le 31 mars, il écrivait à M. de Crémille : « Me voici à Wesel dans le chaos du débrouillement de nos cantonnements. Une grande partie des propositions que me fait M. le maréchal de Belle-lsle à cet égard est très bien ; j'avois les mêmes vues et j'exécuterai tout ce qui en sera possible. J'aime les avis, les conseils, il n'y a que les ordres qui me répugnent, parce qu'il est constant qu'on ne sauroit de la cour commander une armée h cent lieues. J'entrerois dans un plus long détail avec vous, si je n'étois écrasé de travail et des maudits courriers de la cour, damnation d'un général, surtout lorsqu'il n'a rien à mander et qu'il faut, malgré cela, qu'il fasse beaucoup de détails (2). Je Youdrois que l'on se déshabituât de l'inquiétude et de la confiance aux gazettes sur les mouvements et la situation d'une armée. Les seules véritables nouvelles sont celles qu'un général mande, et surtout celles d'un général tel que moi qui ne déguise rien de la vérité et qui ne ralentis ni ne farde le compte des bonnes comme des mauvaises choses. Ainsi l'on doit juger que, quand je ne mande rien, il ne se passe que des événements ordinaires, telle chose que disent les gazettes, les espions, les atrabilaires, les ambitieux, et cette race maudite d'é-
(1) 27 mars. Pap. Clcrmont, 1758, t. II, n" ilo.
(2) Dans la Vie du comte de Saint-Germain, jAacée en tête de sa correspondance avec Pàris-Duverncy, on attribue à ce général une plaisante épigramme sur la correspondance continuelle du comte de Clcrmont avec la cour. On voit quau moins pour le fond, le comte de Clermont était du même avis que son caustique lieutenant.