‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 226 sur 277 · ET ME LOUIS XV · texte numérisé non relu

ET ME LOUIS XV

m'avez doiniées dans celte circonsianco. Mon armée s'est retirée aussi loin ([ii'il le falloit pour sa sùrelé ; elle couvre aujourd'hui par sa position une partie des États de mes alliés, mais je ne consentirois pas qu'elle abandonnât la défense du Rhin sans y être absolument forcée. Il seroit trop honteux d'abandonner Dusscldorf et Wesel, et je veux que vous les défendiez. L'honneur est préférable à tout, et je ne sépare pas le vôtre du mien ni de celui de toute la nation. Je connois votre cœur ; dès que vous saurez ma volonté, vous vous y conformerez et vous trouverez bien des ressources pour son exécution. Je ne serai point en peine de vos dispositions ni de votre fermeté, dès que vous aurez pris le parti de défendre le Rhin, et vous prendrez sùrementce parti, dès que vous serez bien certain que je le désire. Je vous envoie Montazet pour m'informer de tout ce qui est nécessaire à votre armée; je donnerai en conséquence mes ordres pour que rien ne vous manque. J'ai promis ;2 4,000 hommes à l'impératrice ; elle en demande 30,000 pour être plus assurée ([ue les 24,000 seront complets. Je dois et je veux lui tenir parole ; mais vous ne manquerez pas de troupes, et l'on vous en enverra au besoin de celles qui sont en Flandre. Faites connoitre mes intentions à mon armée, et que je ne veux pas déshonorer mon. règne en abandonnant mes alliés. Je connois assez votre façon de penser pour être sûr (jne la mienne sera de votre goût. Vous savez; que je vous aime et que je vous estime ; je ne doute par; que vous ne remplissiez supérieurement ce que j'attends de vous dans un moment si intéressant (1). » Cette lettre,

(1) A Versailles, Ki avril. Pap. Clormoat, 17oS. I III, n" 36.

dont l'original est tout entier de la main du roi. n'était cependant qu'une copie ; l'abbé de Bernis en avait rédigé la minute (1).

Le choc avait été rude ; le comte de Clermont fut lui-même tout étourdi du contre-coup ; il n'avait pas attendu un si violent effet de sa boutade. Aussi s'empressa-t-il de faire partir, le 18 avril, un courrier, afin de calmer les impressions qu'avait faites sa dépêche du 12. <( Mon projet, disait-il, n'a point été d'alarmer ni de faire voir de Aicheux événements prochains, mais de mettre simplement sous les yeux ce qui pouvoit arriver, afin qu'on pût penser sérieusement h y apporter remède... Je connois la barrière que j'ai devant moi, je connois les troupes auxquelles j'ai affaire, je connois aussi celles que je commande, et je sais que des François bien disciplinés et bien commandés doivent être presque toujours victorieux (2). » Et dans sa réponse au roi il ajoutait : « J'espère vous rendre une armée digne de vous servir. Je commence à m'apercevoir que l'honneur et la discipline se rétablissent, et que je pourrai compter sur la solidité et la valeur de vos troupes quand je les mènerai contre vos ennemis (3). » Le prince faisait donc amende honorable ; il était bon d'en prendre acte ; ce fut encore madame de Pompa-

(1) « J'ai lait la lotirc (Hic le roi a c'crito au comte de Clcmiont pour l'cmpêclier dcfiuitler le Rliiuoù, chose incroyable, il ne se trouvoil pas en sûreté (avril 1758). Cette leUrc est ferme et décidée. » Ce passage est tiré d'un recueil manuscrit de lettres de l'abbé de Bernis, ou plus exactement, des extraits qu'en a donnés M. Sainte- Beuve. Causeries du Lundi, t. VIII. — De l'élal de la France sous Louis XV, p. 18 et suiv. On trouvera le passage cité, ji. 25.

(2) Clermont à Belle-Isle, 18 avril [:U74, n" 153].

(3) :20 avril. Pap. Clermont, 1T:W. I. III. n» 36 bis.

MADAME [)E POMPADOIK EN PMEND ACTE 425

dour qui se cliargea de ce soin. « Votre lettre du 18, monseigneur, ranime un peu nos espérances, lui écrivitelle d'abord; il est sûr que vos deux derniers courriers l'avoient éteint tout à fait et que nous étions ici dans la douleur la plus amère. Par les précautions que vous avez prises pour les fourrages, et celles du maréchal (malgré sa maladie) pour les grains, l'argent, etc., nous sommes en état de rassurer la cour de Vienne et de ranimer nos alliés, deux, points bien importants et dont vous serez pleinement convaincu avant qu'il soit peu, si nos malheurs n'ont pas porté un trop funeste coup. » Et quelques jours après : « Vos deux derniers courriers, monseigneur, ont remis le calme dans mon àme ; en vérité, j'en avois besoin, car votre position devenoit d'autant plus dangereuse que le peuple d'Hollande est absolument prussien et anglois, et qu'il n'y a point d'intrigue qui ne se fasse pour l'engager à se déclarer (i). »

Le secret de cette crise avait transpiré ; des sommets l'agitation avait gagné les régions moyennes de la cour, et il avait couru sur le comte de Glermont des rumeurs dont son vieil ami, le maréchal de Biron, s'était cru obligé de l'avertir. « Vous jugez bien, lui répondit le prince, que queh[u'un qui a le courage de céder par son attachement pour le roi et son zèle pour la patrie aux instances ([ui lui ont été faites de se charger d'une besogne aussi détestable que celle que j'ai acceptée, fait très peu de cas des sots propos et des plates intrigues de quelques espèces dont la seule existence réside dans l'impertinence et la fatuité. Pourvu que mon maître et

(1) 21 et -2.") avril. Pap. Ci(>mionl, 17o8, I. III. n»=* 30-61.

mes amis me rendent justice, je suis payé de mes peines et mon cœur est satisfait ; je laisserai aboyer les roquets sans craindre qu'ils osent me mordre. Voilà de quelle manière je réponds aux cabales : mépris, et puis c'est tout. Si le roi trouve ([ue je sers bien, il me continuera -et j'y sacrifierai ma vie, mon repos et ma philosophie; si je n'ai pas le bonheur de remplir ses intentions, il me rappellera et j'aurai la satisfaction de lui faire ma cour et de reprendre ma tranquillité (1). »

Il y avait un homme qui était considéré comme plus coupable et responsable des boutades inquiétantes de M. le comte de Clermont que M. de Clermont lui-même ; •c'était M. de Mortaigne. Le roi, madame dePompadour, l'abbé de Bernis avaient assailli le maréchal de Belle- Isle et lui avaient demandé comment il était possible que Mortaigne eût laissé le comte de Clermont « prendre de l'humeur et de la foiblesse. » Le maréchal avait répondu qu'apparemment Mortaigne n'avait pas été consulté (2); mais en son particulier il avertissait sérieusement le conseiller du prince : « Le roi veut que l'on donne de l'audace à votre général et j'ai fort assuré que personne sans exception n'étoit plus capable de le faire que vous, et je vous prie instamment de le faire, <?ar nous serions déshonorés si jamais nous quittions les bords du Rhin; nous perdrions nos alliés et il faudroit

(1) 29 avril. Pap. Clormonl, 1758. t. III, ir 50. (-2) Bollc-Isie à Mortaigne, -21 avril. — Ibid. n" f)3.

ET DE M. DE G ISO US A M. DE MOIUAIGNE 4i27

nous défendre en Alsace et en Flandre peut-être avant la fin de la campagne... Je vous demande surtout que votre général et tout ce qui l'approche tiennent des discours hauts et fermes, et qu'il dise et fasse tout ce qu'il faut pour que tout son enlour et toute son armée soient bien convaincus qu'il est résolu de défendre Wesel, Dusseldorf et les bords du Rhin (juoi qu'il puisse arriver, et que Ton fasse bien entendre à tout le monde qu'il n'y a aucune difficulté de remplir cet objet et qu'il •n'y a que des ignorants et des poltrons qui puissent penser autrement (1). »

Le comte de Gisors avait été chargé par son père d'écrire plus doucement, mais dans le même sens, au comte de Mortaigne. « Le courrier d'aujourd'hui, disait le jeune colonel, a ranimé la cour, mon cher Mortaigne, et on aime mieux voir par les yeux de M. le comte de Clermont que d'après ses tableaux. Je sens ([ue pour tirer le ministère de Tindolence qu'on lui soupçonne, il a voulu un peu effrayer. Le ministère s'est trop alarmé, tout doit être dit sur cela, et vous pouvez être sûr que mon père remédiera avec zèle à tous les besoins de l'armée. Après avoir remis à madame de Pompadour les lettres du prince, pour qu'elle les fît passer au roi à qui mon père n'a pu les porter à cause du rhume qui le retient au lit, je lui ai montré votre lettre à mon père et même celle que vous m'avez écrite; l'une et l'autre l'ont enchantée. Vous pouvez croire que j'ai profité de l'occasion pour lui dire tout ce que j'ai été élevé à penser de vous. Il m'a paru qu'elle étoit fort aise de la confiance que S. A. S, a en vous, et désiroit

(I) -27 a"-il. Pap. Clcrmonl, IT.jS, t. III, i.» GT.

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qu'elle augmente de plus en plus. Daignez toujours me donner de vos nouvelles ; je serai discret ou bavard à propos (i). »

M. de Gisors demandait aussi quelques explications sur certains accès d'humeur que le maréchal de Belle- Isle avait cru remarquer à son endroit dans les lettres du prince. « Ne croyez pas, répondit Mortaigne, que le prince ait soupçonné un moment M. le maréchal de ne pas lui être véritablement attaché; ainsi je n'ai nullement à travailler sur ce point. Il est vrai qu'il a été sensible à ce qu'on l'a soupçonné d'avoir trop vu en noir, et cela lui revient de Paris et de tous côtés. Le ministère n'est pas assez secret. Les gens raisonnables d'ici, à qui on écrit de Paris, sont tout étonnés de ce qu'on leur mande là-dessus ; car il n'a jamais été question ici que de recevoir l'ennemi s'il se presentoit ; mais un général doit montrer au roi le tableau dans le vrai. Il ne faut plus parler de tout cela ; c'est oublié. » Ce que fatalement ne pouvait oublier M. de Mortaigne, c'était de mettre en scène sa propre personne : « Ce qui me fait beaucoup de peine, c'est que j'entrevois que j'ai eu le malheur de déplaire à M, le maréchal avec les meilleures intentions du monde. Jusqu'à présent il m'avoit toujours permis de lui parler naturellement ; ce n'est pas pour moi que j'ai parlé, j'ai pris feu pour les intérêts du roi ; peut-être y ai-je mis un peu d'humeur. En vérité, mon cher comte, il y a de quoi en prendre ici. Je n'y ai d'autre caractère que celui d'un lieutenant général qui fait le métier de tout le monde. Il faut

(1) Cette lettre, non datée, doit être du -21 avril, en réponse aux dépêches de Wesel, du 18. I»ap. Clermonf, 175S, t. 111, u" 65.

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