‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 227 sur 277 · DU COMTE DE MORTAIGNE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE MORTAIGNE

travailler à mériter la coiitiance du prince, à me concilier l'esprit des états-majors, des officiers généraux, des troupes et de toutes les autres parties de Tarmée, et vous voulez (jue je me mette en travers de ce prince pour des bagatelles, pendant qu'il y a à travailler sur les affaires les plus intéressantes du royaume! Je ne sais pas si vous regardez ma besogne comme bien aisée; ce qui est certain , que nos opérations soient bonnes ou mauvaises, c'est que, depuis que j'ai joint l'armée, mon équipage ne m'ayant pas encore joint, je couche sur un mauvais matelas, je refuse presque tous les bons dîners qu'on m'offre, mon valet de chambre me fait une soupe à l'eau et va chercher deux ou trois mauvaises côtelettes au coin de la rue, pour avoir plus de temps à donner au travail. Je fatigue horriblement des yeux qui auroient besoin de plus de repos, et je suis du matin au soir à plak-il, maître ? avec tout le monde. Mais je compte les peines du corps pour rien ; il n'en est pas de même de celles de l'esprit, elles assomment. Enfin j'irai jusqu'au bout, et puis fera les vignes qui pourra. Je ne suis pas de ces chevaux à qui on donne l'avoine avant de monter dessus, pas même après. Je vais ruiner ma santé, embourser encore quelques coups de fusil, et puis m'en retourner dans mon village comme j'en suis sorti; Dieu soit loué (1). »

M. de Mortaigne rendait ensuite compte de tout ce qui se faisait pour le rétablissement de l'armée. « Les troupes, disait-il, s'y portent on ne peut pas mieux; ailleurs il y a beaucoup de négligence et de lenteur. » Il s'en prenait surtout à l'intendant, M. Gayot, qu'il

(1) Mortaigne à Gisors, 29 avrit. Pap. Clcrmonl, 1758,1. III, n» 66.

voulait bien croire honnête homme, mais « trop lent et trop enveloppé », sebn lui, pour pouvoir jamais se tirer d'affaire. Celait un homme qu'il voulait perdre dans l'esprit du marechal de Belle-Isle comme il l'avait perdu dans l'esprit du comte de Glermont. Et en effet, dès le lendemain, voici ce que le comte de Glermont écrivait au maréchal : « M. Gayot est, je crois, le plus honnête homme du monde; il a de l'esprit, mais un flegme et un froid sur tous les événements qui me fait bouillir le sang, nulle sorte d'activité et guère davantage de ressources... Par exemple, j'allai hier voir l'hôpital qui est établi dans la citadelle d'ici; j'y trouvai des salles mal tenues, des malades qui me dirent n'avoir pas changé de linge depuis un mois (peut-être exagèrent-ils un peu). Je demandai où étoient les médecins; ils avoient fait leur visite le matin et ils n'étoient pas encore revenus à sept heures du soir. 11 y avoit cinq chirurgiens de garde, je n'en trouvai pas un seul ; je les ai fait mettre en prison. J'allai à la cuisine goûter le bouillon : ce n'étoit que de l'eau et du sel avec de la graisse. Je grondai le contrôleur qui se trouva là et je l'envoyai en prison. Je goûtai le pain qui était bon, le vin supportable. Revenu chez moi, j'y trouvai l'intendant; je lui dis que son hôpital étoit mal tenu : comment dévoient être les autres qui étoient trop loin pour que je pusse y avoir l'œil moi-même, puisque celui de Wesel étoit dans un si déplorable état, qui étoit cependant le meilleur et le plus facile h. tenir, d'autant plus qu'il étoit sous ses ordres? Il me dit qu'il n'y avoit qu'à punir; je lui répondis que c'étoit ce que j'avois fait, mais qu'il disoit toujours (|u'il falloit punir et qu'il ne punissoit personne, qu'il falloit faire et qu'il ne faisoit point. Il

ET l/lMEMiANT GAYOT 431

m'avoua ([u'il avoU tort et ([u'il n'avoit pas été à riiùpital depuis qu'il étoit à Wesel... Soit que j'aie éclairé M. Gayot sur son iiicai)ac'ité, soit que je lui aie fait coiinoître qu'il n'étoit point dans le genre de sa besogne, soit que ce genre soit opposé à son caractère, soit enfin que les reproches que je lui ni faits moi-même l'aient mortifié, il est convenu de tout le mal que j'avoistrouvé, m'a dit tout ce qu'il avoit fait pour y apporter remède; mais ce n'est pas un homme qui attaque les principes, il ne travaille que sur le momentané, et ce sont les principes que je veux attaquer. 11 m'a dit qu'il sentoit que sa santé étoit affoiblie, qu'il convenoit que la besogne étoit trop forte pour lui, qu'il étoit bien juste qu'après avoir travaillé quarante ans sans discontinuation, il finît par se reposer, et qu'il me demandoit la permission de vous écrire pour obtenir sa retraite. J'ai fort approuvé ce parti raisonnable et pliilosophi(iue... Je ne connois point M. de Bernage, intendant de Metz, par rapport à ses talents; je n'ai jamais été à portée de le voir à la besogne; mais des gens dignes de foi m'ont dit ([u'il étoit grand travailleur, homme ferme, et c'est ce qu'il me faut, qu'il avoit la conception facile, de la gaieté et de la vivacité dans le travail, c'est ce que j'aime. Je vous avoue que les gens sombres, lents, flegmatiques ou renfrognés me désespèrent. D'ailleurs on m'a assuré que c'étoit un très honnête homme, incapable de vilenie et d'intérêt, qui a une fortune faite, ce qui ne gâte rien pour la probité. Je crois, monsieur le maréchal, que voilà notre homme, s'il est ainsi que me l'ont dit ceux à qui je crois pouvoir me fier (i). »

(1) 30 avril. Pap. Clermont, IToS, t. III, n" 80.

432 PROJET d'envoyer dlverney

On a déjà reconnu le peintre, le promoteur et le garant de M. de Bernage : c'était Mortaigne; mais il avait compté sans Pàris-Duverney, le protecteur de M. Gayot, et cela juste au moment où la cour, ayant besoin de Duverney, lui faisait les plus grandes caresses. « On assure, monseigneur, écrivait madame de Pompadour au comte de Clermont, le 1" mai, que si vous aviez la bonté d'écrire à Duverney que vous désirez qu'il aille vous joindre, il parliroit sur-le-champ. Nous pensons ici que ce seroit la chose du monde la jdus utile pour le service; vous ne seriez plus arrêté par ces cruelles subsistances qui ont pensé nous faire tourner l'esprit et ont causé une partie de nos malheurs. Certainement Montmartel ne laisseroit pas manquer d'argent à son frère, et par conséquent vous seriez en sécurité sur tous les points. Si vous pensez comme nous, il vous sera très aisé d'avoir satisfaction h cet égard. Vous l'auriez sur tous les articles, monseigneur, si les vœux que mon tendre attachement pour vous me fait former étoient exaucés (1). »

Cette lettre de la marquise croisa la dépèche du prince sur M. Gayot. A celle-ci le maréchal de Belle-Isie répondit sur-le-champ : « Vous connoissez, monseigneur, la position intrinsèque de ce pays-ci, et jusqu'où le roi pousse la condescendance et la confiance dans Duverney et son frère. Le besoin que l'on en a et que l'on a laissé pousser trop loin, met, pour ainsi dire, le roi et par conséquent son ministère dans l'impossibilité de pouvoir en user autrement. C'est un grand mal, mais il existe... Les choses en cet état, Votre

(1) Pap. Clermont, 1758, t. III, n» 8(î.

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