‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 229 sur 277 · LETTRES DU COMTE DE GISORS · texte numérisé non relu

LETTRES DU COMTE DE GISORS

pousse jusqu'à dire que M. de Mortaigne est peut-être celui qui vous a dégoûté de M. Gayot, et si cette opinion s'accréditoit, dès ce moment Duverney et tout ce qui y a rapport prendroit en grippe M. de Mortaigne, ce qui seroit une chose encore plus fâcheuse, car je ne connois aucun officier général en France qui vaille mieux que lui, ni qui soit plus propre à bien servir le roi et en même temps Votre Altessse Sérénissime (i)... »

Celte dépèche pour le prince achevée, le maréchal en avait commencé une autre pour M. de Mortaigne; mais, vaincu par la fatigue, il passa la plume au comte de Gisors qui continua en ces termes : « J'étois dans l'intention de vous écrire de mon côté, mon cher général, et de répondre aux lettres que j'ai reçues de vous; mais mon père, qui est encore foible et las d'un travail de deux heures qu'il vient de faire avec le roi, m'a chargé d'achever sa propre dépèche et d'entrer avec vous dans le détail des précautions que vous devez prendre pour (ju'on ne vous impute nullement le mécontentement de M. Gayot et le désir qu'a M. le comte de Clermont d'avoir M. de Bernage h sa place. Depuis que je suis ici, je n'ai cessé de dire comme vous à mon père combien j'avois trouvé M. Gayot indolent : mais il est impossible de le persuader à M. Duverney qui le soutient de tout son crédit, et ce crédit est soutenu de tous les fonds de M. de Montmartel qui favorise autant les opérations approuvées par son frère qu'il se refuse à tout ce qui n'a pas cette approbation. Dans la position où l'on est, il faut ménager toutes les fantaisies d'un homme dont on ne peut pas se passer. Le maréchal

(1) 7 mai. Paj). Clcnnoiil, l7o8, , 11° 81.

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d'Estrées y a élé déjà en partie sacrifié. Gardez-vous (jue par vengeance il ne vous prenne en grippe, d'autant qu'on regarde comme le moyen le plus sûr d'accélérer les secours dont votre armée a besoin, d'envoyer M. Duverney lui-même à Wesel, si cela convient à Son Altesse, et qu'il seroit essentiel qu'il piît régner entre vous deux le concert si utile à la besogne. Mon père prie instamment le prince de ne vous compromettre nullement sur cela, en lui parlant de nouveau du plaisir avec lequel on voit ici la confiance dont il vous honore, et s'étendant sur l'éloge de vos qualités militaires (J). » Cinq jours après, le 12 mai, le comte de Gisors écrivait de nouveau h Mortaigne : « La passion que je connois à M. Duverney pour M. Gayot, mon cher général, et la crainte que j'ai qu'on ne vous fasse des tracasseries relativement à lui m'ont fait aller hier à l'Ecole- Militaire passer deux heures avec M. Duverney. J'ai vu avec plaisir, ayant amené la conversation sur votre chapitre personnel, qu'il vous regardoit comme le militaire le plus respectable et auquel il connoissoit les vues les plus élevées, qu'il approuvoit la confiance du prince en vous sur tout ce qui regarde la partie de la guerre ; mais il en revient toujours avec opiniâtreté au mur de séparation qu'il veut qui soit établi entre l'épée et la plume. Les militaires, selon lui, à commencer par le général, ne doivent qu'ordonner; l'exécution regarde entièrement l'intendant le(juel en doit rendre compte directement au ministre. Il répond de la subsistance de l'armée justju'à l'hiver prochain, et dj lui fournir les moyens de suivre avec la [)lus grande vivacité

(1) 7 mai. Pap. Clcrmunt, 1758, l. III, r.» 110.

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les avantages qu'elle pourroit remporter à Tenlrée de la campagne, pourvu qu'on le laisse faire ; mais avant tout il veut que M. Gayot et [son frère] M. de Belombre, dont il ne connoit pas les pareils, conservent leurs places, qu'on fasse le procès juridiquement aux commis de toute espèce convaincus de malversations, mais qu'on n'avilisse pas l'état (1) en général par des propos humiliants et des peines aftlictives imposées arbitrairement. Il prépare une lettre détaillée sur tous ces objets, d'après le succès de la([uelle il se décidera à aller en personne trouver S. A. S. pour concerter avec elle tous les moyens qui doivent assurer les opérations de cet été. Ne perdez pas de vue, mon cher général, qu'à la suite de M. Duverney marchent tous les trésors de M. de ^lontmartel, et sans faire toutes les réflexions qu'inspire la dépendance où se trouve le ministère de ces deux hommes, partez de là pour établir le plus parfait concert entre vous et eux, ce qui ne peut se faire (ju'en vous prêtant à leur foible pour M. Gayot et ne heurtant pas de front leur système sur la régie des fourrages. Voilà, en respectant et en approuvant du fond de mon cœur votre opinion sur les entreprises (!2), ce que je crois devoir vous représenter pour le bien de la chose auquel il vaut mieux parvenir un peu plus chèrement que de demeurer en chemin. » A cette lettre du comte de Gisors le maréchal de Belle-Isle donnait, pour frapper davantage l'esprit de 3Iortaigne, la sanction de son autorité

(1) L'état de munitionnairc.

(-2) Morlaigno, comme les maréchaux d'Estrées et de Richelieu, comme lancien intondant, M. de Lucé, était pour le système des marchés avec des entrepreneurs contre le système de la régie par des agents de TÉ ta t. ;

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personnelle : « Vous pouvez ajouter foi à tout ce qu'il vous mande comme si c'éloit moi-même (1). »

Le comte de Clermont, pour sa part, n'avait point fait de résistance au vœu de la Cour. « Je vais, avait-il mandé dès le 6 mai au maréchal de Belle-Isle, je vais écrire à M. Duverney la lettre qu'on souhaite afin qu'oti n'ait pas à me reprocher un jour que si Ton n'a pas d'argent h m'envoyer, c'est ma faute, puisque j'ai refusé le moyen qui pouvoit m'en procurer. Je souhaite encore que ce moyen soit aussi efficace qu'on le pense, et la suite le prouvera. 11 y a vingt ans que M. Duverney étoit un des plus grands munitionnaires qu'il y ait jamais eu, et que sa santé lui permettoit un grand tra-" vail et des vues, quoique toujours un peu outrées, qui avoient des points lumineux; mais à présent, je suis sûr que sa santé est détestable, qu'il est mangé de vapeurs et qu'il voit bien en noir. Je sais que dans ce moment il est difficile de voir en blanc, mais cependant il est bien essentiel de ne pas outrer les spéculations. Nous avons ri plusieurs fois ensemble sur ce que la fureur de Duverney étoit d'être général ; je ne me suis pas aperçu ((u'en vieillissant il ait perdu ce goût-là, et cela n'est pas commode pour un homme qui commande une armée, surtout vis-à-vis de quelqu'un aussi despotique que l'est notre homme, et qui est toujours prêt à s'en aller à Plaisance, quand on n'est pas de son avis. Mais

(I) Pnp. Clormont, t. III, n"^ 137-13S

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enfin plus grands seigneurs que moi lui passent quelquefois ces moments auxquels je ne sais pas donner de nom ; ainsi je suis fait pour au moins en faire de même, et pourvu qu'il nous procure des utilités et des avantages, nous serons ensemble le mieux du monde et je lui passerai toutes ses prétentions. Vous verrez, monsieur le maréchal, par la copie de la lettre que j'écris à M. Duverney, que j'y mets, comme on dit, tontes les herbes de la Saint-Jean (1). » Sans être, comme disait complaisamment madame de Pompadour, un chefd'œuvre d'éloquence (2), l'invitation du prince était cordiale et suffisamment pressante (3). On sait déjà comment elle avait été accueillie et à quelles conditions Duverney paraissait disposé à s'y rendre.

La grande lettre dont il avait sommairement entretenu le comte de Gisors à l'École Militaire était prête ; il la lut à Versailles devant le maréchal de Belle-Isle, l'abbé de Bernis et M. de Crémille, et après quel([ues changements qu'on lui demanda d'y faire, elle fut dépêchée dans la soirée du 16 mai, à l'adresse du comte de Clermont. C'était proprement un manifeste sur l'administration d'une armée telle que l'entendait Duverney, et sur ce qu'il appelait l'antagonisme de l'épée et de la plume. Il prenait la question de haut, posait des principes et soutenait sa thèse dont voici la formule : « 11 est, monseigneur, deux espèces d'administrations dans une armée, l'une militaire, l'autre civile. » Suivent les arguments dont quelques-uns sont curieux à

(1) Pap. Clermont, 1758, t. III, n» 97.

(2) M'"« de Pompadour à Clermont, 16 mai. Pap. Clermont, 1758, t. ill, n'> 141 Us.

(3) Clermont à Duverney, 7 mal. Itjid., n° IVi.

SUR l'administiiation des armées 439

connaître : « Cette distinction de Taiitorité militaire et de l'autorité civile n'est point une chimère ni une prétention de pure vanité de la part delà plume. Elle tient à notre Constitution, la volonté du roi l'établit, et elle doit être aussi réelle et aussi marquée aux armées que dans l'intérieur du royaume. Je sais, monseigneur, que le militaire est fort enclin à se plaindre de l'administration civile à laquelle il est soumis pour tout ce qui tient à sa paye et à sa subsistance. Il peut effectivement s'y glisser des abus, mais faudroit-il pour cela la détruire? Le remède seroit pire que le mal, parce que de ce moment-là tout pays occupé par une armée seroit à la discrétion des troupes. On n'auroit pas cet inconvénient à craindre, si elles se contentoient des besoins physiques; mais depuis que le goût de l'aisance, du su» perflu et du luxe a gagné le militaire, il a fallu pourvoir à sa subsistance avec mesure, et enfin l'ordre établi dans les finances du royaume exigeant que l'on compte de tout, il est devenu nécessaire de compter de la dépense des armées, et de là l'existence indispensable d'une administration civile... » Pour exemple des abus qui résulteraient inévitablement, selon lui, d'une autorité militaire et unique, il citait les excès elles scandales qui avaient si tristement signalé la précédente campagne; puis il montrait quels obstacles rencontrait, quand il voulait lutter contre le désordre, « un intendant austère » tel que M. Gayot, dont il énumérait ainsi les titres : « Un esprit droit, des talents éprouvés, des intentions pures, une probité reconnue et quarante ans d'expérience. » Sur l'administration des hôpitaux seulement il admettait qu'il y eût beaucoup à dire; mais était-ce la taute de son client? C'était la foute des

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entrepreneurs, et tant qu'il y aurait des entrepreneurs, le meilleur intendant du monde n'y réussirait pas mieux que M. Gayot. « La nation françoise, disait-il, est peut-être la seule qui soit dans Tusage d'avoir des hôpitaux aux armées ; les autres nations, rebutées par les difficultés qui s'y trouvent, s'en passent aux dépens de l'espèce humaine. Plus curieux qu'eux de conserver cette espèce, et peut-être plus obligés à en être économes, parce qu'elle est moins abondante chez nous que chez eux, non seulement nous avons des hôpitaux, mais encore nous voudrions qu'ils fussent aux armées ce qu'ils sont dans les garnisons de l'intérieur du royaume, et c'est à quoi nous ne parviendrons jamais. Le mieux dans ce genre est toujours •fort éloigné du bien; aussi n'ai-je jamais voulu entrer dans les détails de cette partie. » Enfin, pour conclure, il réclamait Tindépendance absolue de l'administration civile représentée par l'intendant de l'armée. « C'est ainsi, disait-il, qu'en ont usé tous les généraux sous lesquels j'ai eu l'honneur de servir, notamment M. le maréchal de Saxe que je n'ai jamais vu, pendant toutes les campagnes que j'ai faites sous ses ordres, s'occuper un seul instant de ce qu'on appelle subsistances; aussi laissoit-il à M. de Séchelles toute l'autorité que cet intendant n'auroit pas manqué de revendicjuer, si on eût voulu l'altérer dans ses mains, et dont il avoit besoin pour bien faire le service... Ces principes sont les seuls dont je pusse faire usage pour les subsistances de l'armée dont le roi a confié le commandement à Votre Altesse Sérénissime, si elle persistoit àm'y appeler(l\»

(1) Pap. Cloraioiit, Wi-*, t. III, n" IIO. C/ost la pirco originale.

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