DEMARQUES DU COMTE DE CI.ERMONT
Le 21 mai, le comte de Clermoiit écrivait au maréchal de Bellc-lsle : « J'ai reçu, monsieur le maréchal, la lettre de Duvernev du 16. Vous l'avez lue et je crois (jue vous n'avez jamais vu de principes aussi faux et aussi contraires au service du roi, du moins pour la plupart. 11 résulte de cette lettre que ceux que Duverney appelle les gens de plume sont totalement soustraits à l'autorité du général, qu'ils peuvent voler le roi impunément (ce qu'ils font, je vous assure, de tout leur, cœur), faire manquer l'armée, sans que le général puisse y apporter remède, et par conséquent arrêter toutes les opérations; qu'ils peuvent impunément et à la honte de l'humanité, laisser périr les soldats dans les hôpitaux, etc. Mais il faut supporter les fiichenx effets de ce déraisonnement, h cause des malheurs qui pourroient résulter de l'humeur qu'on donneroit à Duverney. C'est là le cas de dire que de deux maux il faut éviter le pire; il est cependant bien cruel que le moindre de ces deux maux soit si considérable. J'agis selon cette fâcheuse nécessité, ainsi que vous le verrez par la lettre que je lui écris... J'évite cependant d'entrer en matière avec lui, parce qu'il ne seroit pas en moi d'approuver ou de paroitre condescendre aux principes monstrueux qu'il avance... Que l'on ne conclue pas de la différence si disproportionnée de la façon de penser de Duverney à la mienne, qu'il en résullera entre lui et moi des discussions et de la discorde ; du moins je me prèle pour que cela ne soit pas. Vous pouvez être sûr que j'invo((ue tous les jours le Dieu de la patience et de la sagesse (1). »
(1) Pap. Cl(>rmoiit, 17:iS, t. III. n» l.'i.'î.
442 LETTRE CONFIDEMIELLE
Parmi ses familiers les plus intimes, le comle de Glermont honorait d'une protection toute particulière un financier du nom de Pelletier qu'il poussait avec ardeur dans les fermes. On ne finirait pas de citer tout ce que contient sur ce sujet la correspondance du prince avec madame de Pompadour ; un seul passage pris au hasard dans les réponses de la marquise donnera une idée de l'acharnement qu'y mettait le comte de Clermont : « J'avois fait ma petite négociation pour que votre protégé fût le premier à être placé, mais il nous arrive une recommandation du roi d'Espagne h laquelle il est impossible de ne pas céder. J'en suis très fâchée et pour vous et pour moi, car vous pouvez vous ressouvenir que je vous ai sacrifié le rang que j'avois pour un homme qui épouse une parente de mon mari et qui me débarrasse des éternelles sollicitations de toute sa famille. J'espère que Pelletier ne sera reculé que d'un cran (1). » Pelletier, sans doute pour s'assurer dans sa poursuite la puissante faveur de Montmartel, s'était fait auprès du comte de Clermont le défenseur de M. Gayot et même avait poussé l'audace jusqu'à soutenir les théories de Duverney. « Vous êtes, mon cher ami, lui répondait le prince, un des meilleurs hommes de finance qu'il y ait, mais un des plus mauvais généraux que je connoisse. Il faut que vous sachiez qu'un général doit avoir l'œil à toutes les parties, et que, s'il en néglige une, elle peut f;iire manquer toutes les autres, c'est-à-dire que si les subsistances vont mal, il ne peut opérer ; par conséquent, il faut qu'il se mêle de la partie de l'intendance. 11 en est de même pour
(1) 16 mai. Pap. Clcrmonl, 175S, t. 111, iv^ lli /jis.
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l'artillerie, le pain, la viande, etc. Vous nie marquez qu'il est au-dessous d'un général d'avoir attention aux hôpitaux. La conservation des soldats doit être son principal but, et la conservation des hommes en général doit intéresser essentiellement tout cœur sensible; ainsi j'ai très bien fait d'aller aux hôpitaux et j'irai toujours. J'ai encore mieux fait de punir ceux qui inhumainement laissent périr les soldats du roi pour s'enrichir sordidement. Je me loue d'avoir grondé M. l'intendant; je l'approuve d'avoir demandé à se retirer; je n'ai trouvé d'insolent à sa demande que de l'avoir faite après (|ue je l'ai eu grondé ; encore ne le lui ai-je pas dit. Persuadez-vous bien que la seule autorité réside dans le général. Ce ne sont que les pclites complaisances pour les autorités usurpées ou mitigées, les petits despotismes, qui ont causé jus((u'à présent la perte de tout par l'arrogance et l'indiscipline qui en ont résulté. »
On sait combien le maréchal de Belle-Isle était heureux de raccord qu'il se flattait d'avoir établi entre le comte de Clermont et M. de Mortaigne. Quelle surprise et quelle douleur pour lui s'il avait vu ce que le prince écrivait à Pelletier de son mentor! -< Je ne vous cacherai pas que je commence à m'apercevoir que l'intendant a été pris en grippe par l'homme dont vous me parlez, et j'avoue qu'il n'a pas cherché à diminuer mes impatiences... Je me suis aussi aperçu que ce même homme avoit envie qu'il fût déplacé et que M. de Bernage prit sa place. C'est sur le bien immense qu'il m'en a dit (car je ne le connois pas) que je l'ai proposé, sitôt que M. Gayot m'a prié de permettre qu'il demandât sa retraite. Quand j'ai eu découvert que l'intérêt
4t4 CONFIUENCE DU COMTE DE CLEP.MOM
personnel conduisoit notre homme plutôt que le désir du bien, je me suis repenti d'avoir proposé son client surtout quand j'ai vu encore qu'en effet il aggravoit les torts de M. Gayot. Vous savez que je ne suis pas injuste, et j'aurois sans nul scrupule récrit pour rendre plus de justice à M. Gayot, si je n'avois pas été offensé qu'il m'eût demandé h se retirer précisément le lendemain du jour que je lui avois fait des reproches fermes, mais point malhonnêtes... Je dois dire que, depuis, M. Gayot fait infiniment mieux qu'il n'avoit fait auparavant et que par conséquent je suis beaucoup plus content de lui... Vous savez que je suis accoutumé à vous parler à cœur ouvert, et comme je ne m'en suis pas repenti jusqu'à présent, je ne changerai point de conduite vis-à-vis de vous. Il faut donc que je vous dise que M. de Mortaigne^, qui est Thomme dont je voulois parler ci-dessus, ne me gouverne point : mais je ne suis pas à l'abri de ses souplesses, quoique sa réputation me rende méfiant sur son compte. Je le connois à présent comme si je l'avois fait. C'est un homme h qui rien ne coûte et qui change de forme à chaque instant pour parvenir à ses fins, et dont le but principal est d'être maréchal de France, ce qui le rend d'autant plus dangereux, car il seroit capai)le, si je n'étois pas toujours en méfiance sur son compte, de faire le pendant du duc de Gramont qui, comme vous savez, a sacrifié à Dettingen l'armée du roi au désir d'être maréchal de France (1;. Celui-là ne demanderoit pas mieux que d'être mon maître, si je le laissois faire, per-
(1) Voir la Correspondance de Louis XV et du maiTchal de Noailles, Iiilroduclion.
SLK LE COMTE DE MOIITAIGNE 44S
sonne n'ayant dans la tète plus de despotisme ([ue lui. Un de ses grands chagrins est que je ne lui fasse pas part de tout ce que je dis, de tout ce que j'écris, de tout ce que je fais et de tout ce que j'ordonne. 11 est jaloux de tous les gens de détail, voudroit les détruire tous et faire tout; il ne m'a dit du bien d'aucun ; aussi est-il, je vous assure, bien généralement détesté, et cela depuis le premier de l'armée jusqu'au dernier. Je le connoissois de réputation et je ne vous cacherai pas que j'ai été très fâché qu'on me l'ait donné, sans m'avoir prévenu ni fait la moindre honnêteté. J'en ai fait des reproches amers au maréchal de Belle-Isle, et ce n'est pas une des moindre choses qui m'avoient fait demander mon rappel (1). Cependant rien n'est ni si souple ni si complaisant (jue notre homme, comme sont tous ceux de son espèce, mais cela vis-â-vis de moi. J'ai prié M. Duverney de venir ici; notre homme en est furieux et prétend qu'il gâtera tout, qu'il ne vient que pour maintenir M. Gayot et perdre l'armée. Je vous avoue qu'un tel homme me gène beaucoup, que je n'en ai nul besoin, et qu'en vérité j'ai assez de besogne sans avoir encore à me méfier et à me défendre d'un caractère pareil; et si je ne dis pas ouvertement ce que j'en pense et n'exige pas qu'il me laisse tranquille, c'est par
(1) >'ous croyons (juc le prince so laissait ici emporter trop loin par renlrainement de son imagination. Nous n'avons ])oint trouvé dans sa correspondance avec le maréclial de Belle-Isic, jusqu'au 10 mai, date de cette Icllre, de reproches amers sur le compte de M. de Mortaigne, ni rien qui puisse être regardé comme une demande de rappel. Il lui était arrivé plusieurs fuis de dire que, s'il n'était pas soutenu comme il le voulait, ou s'il était contrarié il aimerait mieux céder la place ; mais de ces boutades à une demande expresse d'être rappelé, il y a loin.