‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 265 sur 277 · LE COMTE DE GISORS A NEUSS · texte numérisé non relu

LE COMTE DE GISORS A NEUSS

pêcher (Ven être aux larmes. 11 n'a pu trouvor encore le moment de vous écrire ; il m'a chargé d'y suppléer en vous écrivant en son nom en même temps qu'au mien. Les dernières nouvelles qui sont venues par le deuxième courrier d"hier au soir à onze heures (1) ajoutent quelque chose au petit et faible rayon d'espérance qu'on a bien voulu se conserver sur l'état du malheureux comte de Gisors ; mais avec cela, mon cher ami, il y a mille raisons pour n'espérer rien, et le silence d'Andouillet (2) qu'on a laissé auprès de lui, et qui n'a écrit à personne, est d'un si mauvais augure que je crains bien qu'il ne soit sans ressource (3). »

Lorsque les ordres avaient été donnés au quartier général, dans la soirée du 24, pour l'évacuation de Neuss, les chirurgiens avaient déclaré que M. de Gisors n'était plus en état d'être transporté. Aussitôt le comte de Clermont avait écrit au prince Ferdinand de Brunswick, en recommandant à son humanité le blessé d'abord, « pour lequel, disait-il, je me persuade que Votre Altesse aura toutes les attentions dues à son rang et à son mérite personnel (4), » puis les personnes qui demeuraient pour l'assister dans ses cruelles souftrances. Le prince Ferdinand avait connu à Berlin M. de Gisors, et comme tous ceux qui s'étaient rencontrés quelque part avec lui, mieux encore, puisqu'il l'avait pratiqué davantage, il avait gardé de ce commerce avec un caractère et un esprit d'une si rare distinction le plus

(1) Le second des courriers dépéchés le 21 par le comte de Clermont.

(2) Un des chiruriïiens du roi, qui était à l'armée.

(3) 29 juin !7oS. Correspondance Duverney-Crémille, n° 20-1.

(4) 21 juin. Pap. Clermont, 1758, t. IV, n» 104.

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précieux et le plus présent souvenir. 11 se hâta de répondre, le 25 juin, au comte de Clermont : « Votre Altesse peut être persuadée que personne n'a appris avec plus de douleur le sort de M. le comte de Gisors que moi. Les attentions que je lui marquerai seront d'autant plus empressées qu'elles s'adressent à un homme dont le caractère aimable a captivé mon amitié depuis longtemps (i ). Les chirurgiens (pie Votre Altesse a laissés auprès de lui ne pourront mériter mon estime que par les soulagements qu'ils lui procureront, et les passe-ports et sûretés que vous me demandez pour eux leur seront sûrement accordés avec plaisir, pourvu qu'ils mettent leur malade bientôt en état de se pouvoir passer de leurs soins (2). »

Sa vie militaire si brusquement tranchée, le comte de Gisors l'avait passée, h quelques jours près, tout entière avec le régiment de Champagne ; il souhaita de mourir en quekpie sorte devant le régiment de Champagne. C'était l'aumônier de son ancien corps, l'abbé de Belmont, qu'il avait d'abord appelé pour recevoir de lui l'encouragement suprême ; il fit demander au prince Ferdinand, pour dernière faveur, qu'on laissât venir jusqu'à lui le major du régiment deChampagne, M. de Vignoles (3). Cette grâce lui fut accordée. Quand il eut pressé la main de ce vieil ami, de ce compagnon d'armes, son âme

(1) Le 4. janvier 17a5. le prince Ferdinand avait écrit au comte de Gisors : « Je compte le moment de voire aimable connoissance comme une des époques les plus ai^réables de ma vie, et la possession de votre amitié comme un bien dont je suis très jaloux. '> [;3406, n" 1 his.]

(2) 2o juin. Pap. Clermont, 1758, t. IV, n» iOo.

(3) Comte de Clermont au prince Ferdinand. 25 juin. — Réponse du prince, 26 juin. Pap. Clermont, 1758, t. IV, n«» 110-Hl.

fut h peu près satisfaite. La famille militaire était au moins représentée ; l'autre était si loin, iiélas ! En apprenant la blessure de son mari, la comtesse de Gisors était partie pour le rejoindre avec la duchesse de Nivernais, sa mère, et lancien précepteur du comte, l'abbé de Mange. Le maréchal avait écrit au prince Ferdinand pour le prier de leur faire tenir h Liège les passeports nécessaires (i). Les passeports ne vinrent point; la mort, plus hâtive, les avait rendus inutiles.

Le 26 juin, après avoir recommandé, par les soins de l'abbé de Belmont, à son père la fortune de M. de Vignolcs et celle d'un autre olticier de Champagne, M. de Grandpré, son ancien compagnon de voyage, après lui avoir également recommandé l'avenir de ses serviteurs, le comte de Gisors avait cessé, vers trois heures, de souffrir et de vivre. « Je lui ai administré tous les sacrements de l'Église, écrivait l'abbé de Belmont au maréchal, j'ai recueilli ses derniers soupirs, et il est mort entre mes bras, avec des sentiments de piété, de patience, de résignation, qui ont édifié et attendri tous les témoins d'un spectacle si touchant (^). » — « Nous venons, avait écrit de son côté M. de Vignoles, de perdre le meilleur sujet du royaume et la plus belle âme ; il étoit doué de trop de vertus pour vivre dans un siècle aussi corrompu... J'ai perdu le seul protecteur, ce n'est rien, mais le plus tendre et le plus sincère ami que j'eusse ; je le pleurerai toute ma vie... Ce pauvre seigneur a toujours eu sa connoissance ; il a mis ordre à

(1)28 juin [3477, n-SO^].

(2) L'abbé de Belmont à Bellc-Isie, 3 juillet 1758. —Mémoire des dispositions de dernière volonté faites de vive voix par M. le comte de Gisors, joint à la lettre précédente [3504, n»' 26-27].

sa conscience de lui-même. Il a été pleuré h l'armée des ennemis comme dans la nôtre (1). »

Le 28, à sept heures du matin, les derniers honneurs furent rendus à la dépouille mortelle du comte de Gisors. Le prince Ferdinand de Brunswick avait voulu qu'elle fût entourée d'une grande pompe militaire : une avant-garde de cent grenadiers à cheval, deux escadrons de dragons avec leurs timbales et étendards, des deux côtés du char funèbre douze officiers soutenant le drap mortuaire, un régiment d'infanterie, deux pièces de canon avec cinquante hommes, cent grenadiers à cheval h l'arrière-garde. Trois salves de six coups de canon et trois décharges de mousqueterie saluèrent de leur fracas guerrier le cercueil disparaissant dans la tombe (2). Par ces marques inaccoutumées d'estime, le général en chef de l'armée hanovrienne s'est acquis, sans y prendre garde, plus d'honneur qu'il n'en a voulu faire au jeune officier de l'armée française. L'histoire, toujours en quête des pensées nobles et des actions généreuses, devait ce témoignage au prince Ferdinand de Brunswick.

La triste nouvelle, parvenue dans la journée du 27 au comte de Clermont, avait été immédiatement transmise à M. de Crémille et à l'abbé de Bernis par un courrier spécial, afin qu'étant seuls avertis, ils pussent choisir leur temps pour la faire connaître au maréchal de Belle-Isle. « Je sens par mon cœur, écrivait le prince avec une émotion sincère, combien quelqu'un dans la

(1) Cette lettre, datée du -28 juin, est citée dans une note des Mémoires du duc de Luynes, t. XV'I, p. 188.

(21 Honneurs funéraires rendus par M. te prince Ferdinand à M. le comte de Gisors à Neuss. Pap, Clermont, 175^, t. IV, u» 134.

COURAGE Dl .MARÉCHAL DE DELLE-ISLE 501

triste position de M. le maréchal mérite de ménagements et de consolations (1). » Ce fut dans la soirée du 29 juin que le courrier funèbre arriva à Versailles. Le 30, l'abbé de Bernis mandait au comte de Clermont : « Je me suis acquitté des ordres que Votre Altesse Sérénissime m'a donnés, par rapport au maréchal de Belle-Isle. La mort de son fils lui déchire le cœur, mais son courage et les bontés du roi le soutiennent. Sa Majesté lui a fait l'honneur de venir le voir dans son lit ; elle l'a consolé et lui a redonné des forces (2). 11 est bien sensible à toutes les attentions de Votre Altesse Sérénissime, et je puis, monseigneur, vous assurer qu'on ne peut montrer ni plus de sensibilité ni plus de fermeté qu'il en montre (3).» Ces derniers mots de l'abbé de Bernis ont trouvé dans les Mémoires du duc de Luynes leur développement et leur preuve : « M. de Belle-lsle, le meilleur du monde, y est-il dit, est aussi bon patriote que père tendre. Le roi lui fit l'honneur de l'aller voir hier et de l'embrasser, en le priant de ne le point abandonner... Son courage est au-dessus de tout ce que l'on peut en dire, et son attachement est sans bornes... Depuis le moment qu'il a été instruit de la blessure dangereuse de son fils, il s'est tenu trois conseils d'État ; il a parlé à chacun pendant

(1) 27 juin. Pap, Clermont, 1758, t. IV, n« 122.

(2) On lit dans les Mémoires de madame du Hausset que ce fut madame de Pompadour qui suggéra celte démarche à Louis XV.

(3) Pap. Clermont, 1758, t. IV, n° 123. — Le lendemain, 1" juillet, le maréchal de Belle-Isle écrivit lui-même au prince : <> Je suis pénétré de rcconnoissancc, monseigneur, de la part que Voire Allessc Sérénissime a la bonté de prendre à la perte irréparable (|ue je viens de faire ; il ne me reste plus rien en ce monde. Tant qu'il plaira à Dieu de m'y laisser, vous aurez en moi, monseigneur, un serviteur qui vous sera respeclueusement el inviolablemenl attaché jusqu'au dernier moment de sa vie. » I/jid., n» 127.

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