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auroit été le sujet le plus médiocre, je dis même le plus mauvais, il étoit fils unique et fait dès lors pour être regretté ; mais c'étoit un sujet accompli. Peut-on survivre une pareille douleur ( 1 ) ?. . . »
La compassion de Pàris-Duverney était d'autant plus méritoire qu'il croyait avoir en ce moment-là même un motif sérieux et personnel d'irritation contre le maréchal de Belle-lsle. Le 23 juin, dans une conférence entre le maréchal, l'abbé de Bernis, Crémille et Duverney, l'insuffisance du comte de Clermont avait été généralement reconnue, et par conséquent le choix d'un successeur mis en discussion. Le ministre de la guerre avait dit en propres termes que « la cour, la province et l'Europe entière sembloient désigner M. le maréchal d'Estrées; » sur quoi Duverney, dont l'opinion paraissait être attendue avec beaucoup d'intérêt par les autres, s'étant réduit à (juelques paroles vaguement obligeantes pour le candidat de M. de Belle-lsle, la conversation s'était portée sur d'autres objets. Le 26, était arrivée la nouvelle de Crefeld; le 27, Duverney, mandé de nouveau à Versailles, avait trouvé les mêmes personnages réunis dans le cabinet du maréchal ; pressé par eux de ne pas retarder ))lus longtemps le voyage qu'il avait promis de faire à l'armée, il ve-
(I) i Juillet 1758. Correspondance Duverncy-Dumcsnil, m 104.
CONTHE LE MARÉCHAL d'eSTRÉES 507
nait de fixer son départ au samedi 1" juillet, lorsque, dans quehjues paroles de l'ahhé de Bernis, il crut démêler que le maréchal d'Estrées avait été, à l'insu de lui, Duverney, mandé à Versailles. Presque aussitôt il se leva, fit signe à Crémille, sortit avec lui du cabinet du ministre et lui déclara que si le commandement de l'armée du bas Rhin était rendu au maréchal d'Estrées, le gouvernement ne devait plus compter sur son départ. «M. Duverney, c'est lui-même qui parle, revint le même soir à Paris et eut pendant la nuit une vapeur si violente qu'à quatre heures du matin il écrivit à M. de Crémille qu'il ne devoit plus penser à aller à l'armée. » Il revint cependant encore, le 29, à Versailles; on lui parla clairement cette fois; l'abbé de Bernis lui dit expressément qu'il n'y avait que lui qui s'opposât à la nomination du maréchal d'Estrées. Duverney s'humilia beaucoup, répondit qu'il n'était pas dans le cas de s'opposer à de pareilles choses, mais ne fît i)as la moindre concession favorable au désir évident des deux ministres. Tel était l'empire exercé par ce personnage qu'on n'osa point passer outre; le maréchal d'Estrées, qui savait par une expérience chèrement acquise ce que valait la haine d'un pareil ennemi, sauva du moins sa dignité personnelle et tira d'une situation embarrassante Louis XV et son ministère, tenus en échec par le seul Pàris-Duverney, en alléguant le mauvais état de sa santé qui ne lui permettait pas de monter à cheval. Quel triomphe pour Duverney! 11 devait étouffer d'orgueil, et cependant, le croirait-on? son orgueil souffrait. Tout autre témoignage que le sien paraîtrait peu vraisemblable ; il faut le citer lui-même : « M. Duverney a été blessé qu'on l'ait exposé à partir, malgré le projet
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qu'on a voit fait de rappeler M. le comte de Clermont(l).)) Des armées en présence, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Europe attentives, le monde entier visité par la guerre générale, qu'importaient ces grands intérêts et ce vaste spectacle? On avait exposé M. Duverney à partir ! 11 est vrai qu'un autre grief, dont il ne parlait pas, devait singulièrement aigrir sa mauvaise humeur. S'il était assez puissant pour écarter le maréchal d'Estrées du commandement en chef, il ne l'était pas assez pour l'empêcher d'être ministre. Le 2 juillet, Louis XV rappela dans le Conseil, avec le titre de ministre sans déparlement, le marquis de Puyzieulx, beau-père du maréchal d'Estrées, et y fit entrer au même titre le maréchal lui-même et M. Berryer (2). Qu'était-ce que ce petit coup d'État? Une demi-satisfaction pour le maréchal d'Estrées, une demi-vengeance contre Pàris-Duverney, en fait et au fond un témoignage public de la rancune et de l'impuissance du gouvernement de Louis XV contre le frère du très riche et très puissant M. de Montmartel.
Le 29 juin, tandis qu'on ne désespérait pas encore, en faisant céder l'opitosition de Duverney, de rendre à l'armée française le chef qu'elle réclamait parce qu'il l'avait déjà conduite à la victoire, on avait cru pouvoir prolonger, sous une nouvelle forme, le commandement nominal du comte de Clermont. Le maréchal de Belle- Isle avait imaginé un triumvirat, composé du marquis de Contades, du comte de Mortaigne et de Chevert, con-
(1) Note do Pàns-Duvorncy. Pap. Clermont, 1758, t. IV, ir 90.
(:2) M. Berryer avait étr lieutenant de police et s'était déjà fait de sa charge, par ses rapports directs avec le roi, une espèce de ministère.
LE TRUMVIIUT 509
seil nécessaire et souverain du prince (1). Si ccn'eùl pas été un expédient pour gagner quelques jours, il était bien évident que ce généralat collectif, ce monstre à trois tètes n'était pas né viable. « La forme du triumvirat est bien dangereuse, se bâta d'écrire au ministre M. de Mortaigne ; M. le comte de Clermont en a été otfensé... M. de Contades et moi nous nous tiendrons sûrement dans les bornes convenables ; je ne sais si le troisième en fera autant. Permettez-moi de vous le dire et de vous le répéter, cette forme n'est pas bonne ; les choses étoient bien ; il n'y avoit qu'à donner de l'autorité à M. de Contades et à moi, et tout iroit bien (^). » Donner de l'autorité, cela voulait dire envoyer le bâton de maréchal. En vérité, M. de Mortaigne était tout aussi aveugle, obstiné et infatué que Pàris-Duverney. Quant à « ce troisième » qu'il ne nommait pas autrement, il est inutile de dire que cette forme dédaigneuse s'appliquait à Chevert. Chevert n'avait pu arriver que le 29 juin au quartier général, « Je ne suis pas content de l'harmonie qui règne ici, » avait-il éci'it au maréchal de Belle-Isle(3). Heureusement la période du triumvirat ne fut pas longue ; par bonheur aussi, le prince Ferdinand, à qui la journée de Crefeld avait inspiré le respect de l'armée française, même mal conduite, ne s'était occupé, depuis la bataille, qu'à se rendre maître de Ruremonde et de Dusseldorf (4).
Le 3 juillet, à défaut du maréchal d'Estrées, et contre
(1) Bellc-Islc à MM. de Contades, de Mortaigne et de Chevert collectivement, 28 juin 1758 [3i77, n°2\~].
(2) Sans date ; ]jroi)abl('ineiit du 2 juillet [3177^ n" Hl ôis],
(3) 30 juin [3i77, n" 2i7].
(4) Ruremonde se rendit le 28 juin, Dusseldorf le 8 juillet.
510 iM. DE COMADES GÉ>'ÉKAL EN CHEF
l'avis de Pàris-Duverney qui appuyait le comte de Saint- Germain, le marquis de Contades fut nommé général en chef de l'armée du Rhin. Le 8, le comte de Clermont lui remit le commandement, et M. de Mortaigne, revenu de ses illusions, écrivit avec plus de justesse qu'il n'avait jamais fait au maréchal de Belle-Isle : « Je ne puis faire le bien et mon honneur y est compromis ; j'ai perdu en un mois la réputation que je m'étois acquise pendant cinquante ans de service. Vous êtes trop juste, monseigneur, pour exiger que je m'y expose encore ; si je restois, ce seroit avec certitude d'achever de me perdre. J'ai soixante-cinq ans ; il est temps de songer à une retraite ; je supplie très humblement Sa Majesté de me l'accorder (1). » Le comte de Clermont ne se montrait pas aussi profondément touché, parce qu'en effet il ne se sentait pas atteint; il se disait qu'il avait eu du malheur, mais sa conscience était parfaitement et très sincèrement tranquille. Voici un curieux témoignage du marquis de Voyer : « On ne peut que plaindre ce prince que je crois peu coupable. Je le compare à une glace également susceptible de rendre l'image d'un imbécile et d'un habile homme ; il est maladroit de l'avoir obligé à représenter d'aussi plats objets. Lorsque j'allai lui faire ma cour pour la dernière fois, j'eus avec lui une conversation qui ne laissa pas de m'étonner. Je lui demandai si M. de Mortaigne se retiroit, comme on le disoit. « Je le crois, répliqua-t-il, et il « n'emportera pas les regrets de l'armée. » J'étois trop de cet avis pour dire le contraire. M. le comte de Clermont ajouta que c'étoit un allégement pour lui dans la
(1) 8 juillet [3o0o, no 71].
MÉMOIRE Di: COMTE D'î CLEHMOM 511
douleur d'avoir eu un commandement aussi catastroplieux, mais que la cour lui ayant manqué de parole, en le forçant de se conformer exactement aux avis du conseil qu'on lui avoit donné, il étoit plus malheureux que coupable. 11 me dit aussi (jue M. de Contades u'étoil ni plus aimé ni plus estimé que M. de Mortaignc. « Enfin, ajoutoit-il encore, ce sont ces deux hommes « qui me font quitter l'armée sans regret et sans « gloire, »... Il parut décidé h dire au roi la vérité (1).» Le lendemain de son arrivée à Versailles, le comte de Glermont remit à Louis XV un mémoire où M. de Mortaigne en effet n'était pas ménagé ; quelques extraits suffiront pour donner le ton de la pièce. « Dans les commencements, M. de Mortaignc se contint quelques jours, mais peu à peu il monta, et bientôt il laisoit en ma présence le prédicant, c'est-à-dire ((ue dans le lieu où j'étois avec tous les officiers, il alloit de coin en coin assembler des pelotons autour de lui, et là il parloit en général, établissoit des systèmes sur la guerre, disoit ce que l'on feroit, ce que Ton ordonnerait, enfin laisoit sentir que tout émanoit ou émaneroit de lui. Depuis ce temps je n'ai plus été maître de mon cabinet ; M. de Mortaigne y venoit planter le piquet dès le grand matin et n'en sortoit que le soir, le plus tard qu'il pouvoit ; il a donc dès cet instant vu et réprimé tout ce que j'écri vois. On me dira peut-être : Pourquoi le soulfriez-vous? Parce que, si je ne l'avois pas souffert, j'aurois scandalisé très sensiblement M. le maréchal de Belle-lsle, que cela auroit mis de la dissension entre le général et le ministre, et que le service du roi en auroit encore plus mal
(1) Mémoire sur la campagne de 1758. —Mss. Archives du Dépôt de la Guerre. Supplément.
été. M. de Mortaigne est un homme entier qui ne veut écouter personne, que l'on révolte même quand on dit son avis et qui n'abonde que dans son sens. Selon lui, le vrai mérite n'existoit qu'en lui, et toutes les autres n'avoient pas le sens commun ni la première teinture du métier : M. de Saint-Germain n'étoit que brave, M. de Chevert (|ue propre h faire combattre une réserve, M. de Monteynnrd n'étoit propre qu'aux petits détails de bureau, M. de Crémille qu'un gratte-papier. Ils reconnoissoit assez de talent à M. de Contades depuis que M. de Guercliy les avoit unis. M. Gayotétoit un imbécile qu'il falloit chasser et qui lui bouilloit le sang, M. Duverney un fou ; enfin il disoit du mal de tout le monde; le dirai-je : souvent il n'approuvoit pas M. le maréchal de Belle-Isle. Enfin il ne pensoit bien que de lui, vantoit sans cesse ses exploits, sa naissance, la considération dans laquelle il étoit en Allemagne ; et quand il étoit sur ces chapitres, il ne finissoit plus. Il y a des choses sur lesquelles M. de Mortaigne mérite des louanges: il est brave à l'excès, il y a des parties qu'il connoit, c'est un fort bon officier de cavalerie. Il étoit en exécration dans l'armée ; M. de Chevert ne le lui a pas caché. M. de Contades est de mes amis, j'ai cru cependant avoir sujet de m'en plaindre ; il s'est lavé vis-à-vis de moi. L'armée lui refuse les talents et les vues pour commander ; je crains qu'il ne les ait pas acquis encore. Peul-èire que son flegme et sa sécheresse révoltent contre lui ; il est regardé [comme] presque aussi incapable que M. de Mortaigne (1). »
(1) Mémoire donné au roi le 22 juillet 1758. Pap. Clermont, 17o8, t. IV, u» 181.