LES MINISTRES ET LE PARLEMENT
du ministère. Le comte de Gisors est frappé de la différence qu'il remarque entre les façons des ministres à Versailles et à Londres. « Chez nous, dit-il, un ministre reçoit les hommages de tout le monde et ne rend que médiocrement de politesses ; ici les ministres vont audevant de tout le monde. Le particulier ne cherche qu'à ne les avoir pas contre soi et le ministre cherche à avoir tous les particuliers pour soi (i). » C'est qu'en France les ministres tiennent leur pouvoir du roi, et qu'en Angleterre ils le tiennent de la nation même, par le Parlement qui la représente. Il y en France le Parlement de Paris qui voudrait marcher de pair avec son homonyme d'Angleterre, et de fait la communauté du nom trompe assez les Anglais eux-mêmes pour que le duc de Mirepoix ait tous les jours à rassurer des gens qui, ayant des fonds en France et voyant le désaccord entre le Parlement et la Cour, s'inquiètent pour leurs intérêts; il faut leur répéter sans cesse et à grand'peine leur fait-on comprendre que le Parlement de Paris, cour de justice, malgré ses efforts pour usurper sur la politique, n'a ni part ni droit à l'administration des finances, parce qu'il n'a mission de qui que ce soit et ne représente que lui-même. De son côté le comte de Gisors avoue qu'il a eu besoin de venir en Angleterre pour débrouiller la confusion de ses idées sur le Parlement anglais, sur les deux Chambres qui le composent et sur les intérêts qu'il représente.
Un fait le frappe avant tout, c'est qu'il trouve une aristocratie politique au lieu d'une noblesse décorative. On lui apprend qu'en Angleterre il faut distinguer
(1) Journal, 14 lévrier.
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les rangs introduits par l'usage et ceux que les lois admettent, les titres d'un côté, la réalité de l'autre ; il y a des seigneurs pour qui la noblesse n'est qu'une décoration, comme en France, mais il y en a pour qui elle est une fonction publique ; tels sont les lords qui siègent dans la Chambre haute (1). On lui montre aussi que la noblesse plus honorée, plus respectée peut-être, n'est pas aussi recherchée qu'en France; la raison est qu'en France l'humiliation des inférieurs leur fait désavouer leur état et les excite h en sortir, tandis qu'en Angleterre, le bourgeois, le commerçant, le paysan, indépendants et jouissant tous de certains privilèges, ne rougissent pas de leur condition et n'ont nul motif de désirer paraître autres que ce qu'ils sont en effet (2). M. de Gisors en convient, mais il s'étonne que, lorsque l'aristocratie politique des lords a son siège et sa forteresse dans la Chambre haute, l'autre Chambre soit si facilement ouverte aux fils de ces mêmes lords ; il lui paraît bien étrange et imprudent que ce soit à de tels patrons qu'un peuple aussi jaloux de ses droits en confie la défense avec le soin des intérêts populaires. On lui répond qu'en fait ces jeunes seigneurs étant plus que d'autres en état de répandre des grâces et de distribuer de l'argent, c'est à eux que les électeurs donnent plus volontiers leurs suffrages (3).
Ici s'étale la grande plaie, le grand mal chronique, national en quelque sorte, la corruption politique ; personne ne cherche à la voiler, personne ne cherche à s'en défendre. La grande science du gouvernement, diton au jeune étranger, est de connaître le prix de cha-
(1) Journal, b février.— {-2) Journal ,Zmars.— {'^) Journal ,bfè\ncr.
LA CORUUPTION POLITIQUE 55
cun, tous les suffrages, du plus grand au plus petit, étant à vendre. A défaut d'espèces sonnantes il y a le vin et les victuailles. Quand le duc de Graflon est dans ses terres, chaque dimanche il tient table ouverte. A l'heure du dîner on voit arriver tous les gentilshommes du voisinage; ils entrent dans une salle immense où le couvert est dressé; aussitôt que le duc paraît, ils lui font la révérence sans rien dire, s'attablent sans plus de façons, mangent et boivent le plus qu'ils peuvent; au moment oîi le duc juge que le vin de Portugal commence h faire effet, il se lève, porte la santé du roi et l'on se met à parler politique; de propos en propos, l'amphitryon vient à faire l'éloge de celui qu'il voudrait voir élire dans tel ou tel bourg; les convives entendent et, s'ils sont contents du traitement qu'on leur a fait, ils agissent en conséquence. De son côté, le grand seigneur qui acquiert à grands frais du crédit dans ses domaines, compte bien se rembourser aux dépens du ministère.
Le marché des suffrages est plus avantageux, parlant plus actif dans la Chambre des communes que dans la Chambre des lords. Comme toutes les affaires, en fin de compte, aboutissent ii des lois de subsides et que les lois de subsides appartiennent de droit à la Chambre basse, si le roi se brouillait avec elle ou si un ministre audacieux essayait de lui résister, le budget étant annuel, la Chambre aurait bientôt raison de son advervaire. Aussi est-ce la Chambre des communes qui est l'arène des grandes ambitions et le théâtre des grandes luttes politiques. Le ministère et l'opposition s'y disputent les votes, mais les gagner n'est qu'une victoire sans avenir si l'on ne gagne aussi les suffrages du
g 6 VÉNALITÉ DES SUFFRAGES
dehors. Celui-là est électeur qui a quarante shillings de revenu en bien-fonds ; on a vu de grands seigneurs faire des ventes fictives de leurs terres par portions de quarante shillings de rente, de façon à créer autant d'électeurs à leurs ordres, puis, l'élection faite, annuler les ventes. L'objet de celui qui obtient ou plutôt qui achète un siège à la Chambre, est surtout de faire fortune en se livrant au ministère ou en s'en faisant craindre. De là vient qu'en général les Anglais résident le moins qu'ils peuvent à Londres afin d'épargner pour suffire, en temps utile, à tous ces frais immenses. On cite par exemple le duc de Bedford qui, étant mécontent de la cour, dépensera peut-être vingt mille guinées pour faire élire des opposants, tandis que d'autre part le duc de Marlborough en dépensera au moins autant à Oxford pour y faire élire des membres agréables à la cour; mais c'est la cour apparemment qui fournit à la dépense. On calcule qu'après tout le ministère ayant plus de moyens de corruption que les particuliers, c'est lui qui doit l'emporter sur le marché aux suffrages (1). Dans le temps même où le comte de Gisors visite l'Angleterre, le ministère se prépare à renouveler le Parlement qui touche à sa fin, aussi l'agitation électorale est-elle universelle et plus active que jamais. Le spectacle que M, de Gisors a sous les yeux répugne à ses sentiments d'honneur et à ses idées sur la probité politique. « Le moment des élections est quelque chose d'affreux, dit-il; ceux qui doivent être élus pour veiller à la salubrité de l'État sont actuellement occupés à le corrompre. On dit qu'il est bon que tous les sept ans
(1) Journal, 14 et 20 février.