‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 38 sur 277 · CONVERSATION AVEC LORD EGMONT · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC LORD EGMONT

se déclare à jamais ennemi de la Compagnie des Indes, si un bill aussi odieux à la liberté anglaise vient à passer dans la loi de son pays. Cependant, sur la réplique du procureur général Murray, un des plus célèbres orateurs de ce temps-là, le bill est adopté par deux centquarantecinq voix contre cinquante (1).

A quelques jours de là, le comte de Gisors se rencontre avec lord Egniont; il lui fait compliment de sa harangue. « Il faut, répond l'orateur battu, qu'elle ait été bien peu éloquente pour qu'elle ait réuni si peu de suffrages. Au reste, ajoute-t-il, jamais il n'est arrivé que les débats aient fait la moindre impression ni ramené plus de dix voix, chacun ayant son opinion faite avant d'entrer à la Chambre. » Lord Egmont se met ensuite à célébrer le Parlement de Paris qui fait honte, dit-il, à celui d'Angleterre. Sur ce terrain glissant Gisors refuse de le suivre, alléguant avec beaucoup de raison qu'il n'y a aucun rapport entre les constitutions des deux pays; mais il loue à son tour le gouvernement de l'Angleterre qui est, à son sens, le plus parfait qu'on ait encore vu. « Oui, en idée, réplique lord Egmont avec chaleur; mais l'agrandissement de la puissance angloise a corrompu absolument la constitution ; les guerres où l'Angleterre est obligée d'entrer exigent qu'on donne au roi plus d'argent et plus d'hommes, c'est-à-dire plus de pouvoir, et partout où le pouvoir s'agrandit, il tend nécessairement au despotisme. Les emplois considérables dont le roi dispose dans le militaire lui font autant de créatures, et avec ses revenus augmentent ses moyens de corruption. Au reste, ajoute expressément

(l) Journal, 19 février.

60 CONDITION DE l'aRMÉE EN ANGLETERRE

lord Egmont, la liberté de notre constitution dépend plutôt des principes et des idées de chaque particulier que des lois mêmes qui ont besoin d'être mises en valeur par une interprétation républicaine. Nos jeunes gens, mal élevés, ont trop pris le goût des voyages au dehors; éblouis par le luxe des cours, ils en rapportent les goiits somptueux qui les entraînent dans des dépenses auxquelles leurs revenus ne sauroient suffire ; c'est pourquoi ils se vendent au roi et au ministère. D'ailleurs il est bien plus doux d'arriver aux grâces par des actes de complaisance et en se laissant aller au courant, que de se consacrer et de veiller aux affaires de son pays en y sacrifiant son repos et ses forces (1). » Le comte de Gisors veut s'enquérir de ce qu'est effectivement cette force militaire dont l'opposition se fait un si grand épouvantail ; il trouve que l'armée se monte en tout à dix-huit mille hommes pour l'Angleterre, à dix mille pour l'Irlande (2), et que son action d'ailleurs est singulièrement limitée. Un soir, au Théâtre-Italien, il demande à son voisin, le colonel Dury, quelles sont proprement les fonctions de la garde qui est commandée pour le spectacle; le colonel lui répond qu'en cas de désordre elle n'est là que pour être battue, le soldat ni l'officier même n'ayant pas le droit, sous peine d'être pendu, de prendre sa revanche, à moins d'y avoir été autorisé par un magistrat civil (3). Le comte de Gisors saisit toutes les occasions de causer avec le duc de Cumberland qui est abhorré dans toute l'Angleterre, mais qui est après tout l'homme le plus instruit et le

(1) Journal, 27 février. — (2) Journal, 7 février. — (3) Journal, 18 février.

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