‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 42 sur 277 · LA SOCIÉTÉ ANGLAISE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ ANGLAISE

la base de ma conduite, me gardant bien d'adhérer à aucun des propos qu'on a cherché à me faire tenir sur le tiers et sur le quart, y ayant ici des gens méchants comme à Paris; mais il est tout simple de marcher avec précaution dans un pays qu'on ne connoît pas. Le profit que je désire tirer de mes voyages est de continuer cette même façon d'agir à Paris, au lieu de cette vilaine médisance à laquelle j'avois tant de penchant. D'ici à neuf mois j'espère prendre l'habitude de trouver bien tout ce qui n'est pas vicieux et de me taire sur les défauts ou les ridicules de mon prochain, quels qu'ils soient (1). » Il n'était pas tout à fait guéri sans doute lorsqu'il notait dans son journal comment, au bal de l'Opéra, lady Coventry, avec laquelle il se promenait depuis une heure, l'avait brusquement congédié pour reprendre le bras de son mari « qu'elle étoit, ajoutait-il, bien aise de flatter à mes dépens pour calmer sa jalousie sur le compte d'un autre ». Mais il concluait philosophiquement : « J'ai profité sans rancune de ma liberté pour venir me coucher (2). »

En France il y a des salons où l'on est sûr de rencontrer presque tous les soirs la même compagnie restreinte et choisie ; le danger est que ces petits cercles d'habitude ne dégénèrent en coteries exclusives. En Angleterre, rien de pareil ; il y a des assemblées qui sont des foules où l'esprit court le risque d'être étouffé sous la matière. Le comte de Gisors écrit à sa mère qu'il sait être à Pontchartain, chez M. de Maurepas, frère de la duchesse de Nivernais : « Voici à peu près l'heure

(1) Lettre du 3 mars 1754 [Archives du Dépôt de la guerre, Supplément] .

(2) Journal, 2b février.

UÉl.MONS DU MOMDIi: 6o

à la((iit'lle on s'assemble ilaus le salon; je vous vois <l"ici vous mettre à une partie de trille avec madame de Maurepas, M. de Maurepas en faire une autre avec ma femme. Que ne suis-je là pour vous approcher votre fauteuil? Vous ne me refuseriez pas votre main à baiser en récompense de ce petit service ; de là j'irois conseiller ma femme tout de travers, puis viendrois rendre une petite visite à madame de Nivernois qui selon toute apparence travaille à son métier. Je volerois moyennant cela de }>laisir en plaisir. Au lieu de jouir d'un sort aussi doux, je vais me plonger dans une foule de deux cents personnes (jue je n'aime ni ne connois, errer de table en table, faire des compliments françois auxquels on me répondra eu anglois, répéter pour la centième fois que j'ai été neuf heures sur mer, que les chemins étoient très mauvais quand je suis arrivé ; car voilà sur quoi roulent les questions de chaque personne à qui je suis présenté. Ce qui pourra m'arriver de plus agréable sera si je peux à la fin attraper un coin dans lequel je me blottirai jusqu'à ce que la compagnie étant un peu éclaircie, la promenade soit un peu plus îibre. Quand on a, ma chère maman, des parents aussi aimables que ceux que Dieu m'a donnés, il n'est point de plaisirs loin d'eux... Huit heures et demie sonnent; il faut que je parte; je vais rêver chez milady Iloldernesse à une mère que j'aime et respecte de tout mon cœur (1). »

Cette maison de fedy Holdernesse était cependant celle où le jeune comte se plaisait davantage et ou l'on s'occupait le plus de lui plaire. « Mercredi, écrivait-il

(Ij Lcllrc du 13 février. [Dépàt de la Guerre, Supplément.]

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