‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 45 sur 277 · LK MARIAGE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LK MARIAGE EN ANGLETERRE

profit des anglaises qu'elle veut mettre en haute estime dans l'esprit du coQite. « Chez vous, lui dit-elle, rintérèt et l'ambition font les mariages; deux époux s'unissent sans se conuoître ; le mariage fait, ils n'ont guère le temps de faire connoissance, empêchés qu'ils sont par le train de vie que l'on mène à Paris. Vos filles, élevées au couvent ou renfermées dans la maison paternelle, n'acquièrent aucune connoissance du monde et ne reçoivent que des principes arides et incapables de résister aux charmes de la vie mondaine. Chez nous, les filles vont aux assemblées dès l'âge de douze ans et y sont exposées aux regards du public ; préoccupées depuis ce temps-là de mériter un bon établissement, elles trouvent en leur propre intérêt un guide plus sûr que les préceptes d'une mère ou d'une gouvernante ; l'envie d'avoir un mari balance le danger des amants. D'ailleurs elles ont beaucoup de temps pour s'instruire, surtout en histoire et en morale. Les Anglois étant peu galants de nature, les femmes ne sont pas trop gâtées. Adonnés de bonne heure au plaisir, les maris ne mettent guère l'amour dans les conditions du mariage; ce qu'ils cherchent, c'est une compagne pour leur rendre moins pénible la solitude dans laquelle ils passent la moitié de l'année ; c'est pourquoi ils sont plus difficiles sur le choix qu'ils ont à faire, et ils approfondissent d'autant plus le caractère de la personne avec laquelle ils doivent vivre (1). » Au reste les mariages sont aussi favorisés que possible et la loi anglaise est à ce sujet <rune facilité singulière. Il en résulte quelquefois des unions disparates et qui feraient scandale en France;

(1) Journal, l'8 mars.

HABITLDES DES HOMMES 6Î>

mais on fait remarquer au comte de.Gisors que la disproporlion de certains mariages n'est qu'un petit inconvénient en comparaison de l'intérêt qu'il y a pour un État commerçant à pousser au développement de la population. La misère, qui pour quelques particuliers peut résulter d'un méchant mariage, finit par exciter leur industrie afin de se tirer d'affaire (1).

A Londres, les hommes vivent beaucoup entre eux ; ils ont des clubs où Ton joue gros jeu et où trop souvent aussi l'on boit plus que de raison. Même dans les maisons où il dîne et où les hommes restent seuls après le fruit, M. de Gisors remar([ue l'habitude où l'on est de toaster pendant deux heures ; chacun porte à son tour la santé de la dame qu'il préfère et passe la bouteille au voisin (2). La conversation est gaie, mais peu intéressante au gré du jeune Français qui voyage pour prendre des vues de haut et d'ensemble sur les nations étrangères. « Depuis que je suis en Angleterre, dit-il, je n'ai point encore entendu raisonner en général sur aucune matière civile, politique ou morale ; chacun en particulier parle avec connoissance selon le parti dont il est, mais rien de plus (3). » Un des grands plaisirs à Londres, c'est le bal masqué ; mais il y manque la vivacité aimable qui règne à Paris ; c'est une promenade de gens silencieux et ennuyés, ou ce sont des brutalités grossières. On dit cependant au comte de Gisors que c'est faire sa cour au roi que d'y aller ; en effet, George II n'en manque guère avec Tune ou l'autre de ses maîtresses, et le peuple aime à l'y voir, ce qui n'empêche pas que des gens mal

(1) Journal, i mars. — {-2) Journal, 2o février. — (3) Journal 28 février.

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