INTRODUCTION
terreur! L'existence la plus éclatante et la plus active resserrée tout à coup dans l'ombre d'une captivité légendaire et terminée, au bout de vingt ans, par une mort à laquelle la foule ne veut pas croire, quel drame saisissant! Si, pour les familles dont la fortune, sans fondements anciens ni solides, a été trop rapidement faite par un chef heureux, le difficile est, non pas de se maintenir, ce qui serait un prodige, mais seulement de ne pas déchoir trop vite et de ménager le plus doucement possible le retour à la médiocrité de leur condition première, qu'est-ce donc pour celles dont le chef brusquement frappé tombe soudain ? Entraînées dans sa ruine, elles disparaissent avec lui ; non seulement elles ne reviendront plus à la lumière, mais leur souvenir, leur nom même s'effacera de la mémoire des hommes. Telle est la menace, tel est l'avenir désespéré que l'impitoyable écrivain présente et présage aux ennemis de Fouquet, à ses triomphants successeurs.
Qu'aurait-il dit toutefois si, prenant pour ère la chute même du surintendant, il avait pu voir, à quarante ans de là, un petit-fils de Fouquet admis dans les mousquetaires de Louis XIV, au demi-siècle, le roi, persécuteur de son grand-père, vivant encore, ce même jeune homme déjà mestre de camp général des dragons et brigadier, puis, sous le règne suivant, à soixante-dix ans de distance, lieutenant général, à quatre-vingts ans, maréchal de France, ambassadeur extraordinaire, arbitre de l'Allemagne, puissant jusqu'à disposer de la couronne impériale, enfin, dans la centième année, depuis longtemps prince du Saint-Empire, duc et pair de France, général illustre, mourant au bout du siècle révolu, comme à une date fatale^
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riche de six millions et ministre de la guerre? Qu'aurait-il dit? Il eût soutenu peut-être qu'un concours de circonstances inouïes, qu'un exemple à peu près unique dans l'histoire ne suffisait pas pour que sa théorie fût atteinte, mais il eût certainement remarqué que cette résurrection prodis^ieuse des Fouquet n'avait abouti en définitive qu'à une nouvelle et plus déplorable catastrophe, puisque après tant de génie, d'efforts, de succès acquis et d'espérances fondées sur les mérites d'un héritier qui était la perfection même, le restaurateur de cette race était demeuré, par la mort de ce précieux et unique rejeton, le dernier survivant des Fouquet. Avec le comte de Gisors et le maréchal de Belle-lsle la descendance du surintendant était irrévocablement éteinte.
Charles-Louis-Auguste Fouquet (1), comte de Belle- Isle, était né à Villefranche de Rouergue, le 22 septembre 1G84 ; il était l'aîné de quatorze frères ou sœurs qu'il vit tous mourir avant lui. Son père, Louis Fouquet, mar(juis de Belle-lsle, troisième fils du surintendant, s'était condamné par prudence et pour dérober à la méchanceté d'un public malveillant aux disgraciés sa tache originelle, à vivre dans l'obscurité d'une petite ville de province. Cependant, après quarante ans
(1) Nous écrivons ce nom d'après l'usage, mais la véritable orthographe est Foucquet; c'est celle de Moréri, et c'est ainsi que signaient le maréchal, le chevalier de Belle-lsle et le comte de Gisors.