ENTRETIEN DE FRÉDÉRIC II
main, et le tirant dans une embrasure de fenêtre, il lui demanda tout de suite un compte de ce qu'il avait vu au camp de Kolin. Les questions étaient brusques, brèves, pressées. Comment étaient les tronpes? Combien d'hommes par bataillon ? Quelle espèce d'hommes ? Comment se faisaient les manœuvres? A tout cela M. de Gisors répondit que les troupes étaient bonnes, disciplinées, bien vêtues, les hommes très inégaux, mais les rangs assortis suivant la taille, les régiments hongrois toujours recrutés d'hommes instruits par un de leurs bataillons qui servait de pépinière aux autres, que l'ensemble du pas selon la méthode prussienne ne réussissait point parce qu'il n'était pas assez allongé, que le pas ordinaire était lent ou précipité mal à propos, que d'ailleurs les troupes marchaient rarement en bataille, ordinairement par divisions, souvent par files. Après quoi il fut question de l'artillerie légère attachée à l'infanterie ; M. de Gisors dit qu'elle allait être beaucoup augmentée, à savoir de quatre pièces de plus par régiment, mais qu'il y avait beaucoup de généraux opposés à cette mesure, entre autres le maréchal de Neipperg. « Il auroit bien pu vous dire cela, mon cher, interrompit Frédéric, pour vous dissuader d'en avoir, vous autres François, et si vous ne pressez pas votre père d'en faire donner à l'infanterie, ce sera un désavantage notable qu'elle aura vis-à-vis des troupes autrichiennes. Conjurez-le de ma part de faire attention à cela et représentez-lui-en la nécessité avec toute la vivacité dont vous êtes capable. » Puis il voulut savoir qui avait le plus travaillé aux changements survenus dans l'armée impériale. M. de Gisors répondit que, chaque général ayant son avis, on avait un peu voulu contenter
tout le monde, mais que lorsqu'il faudrait choisir un commandant en chef, le maréchal de Broun aurait sans doute la i>référence. « Comment pense-t-il sur tout cela? » demanda Frédéric. « Sire, reprit le comte de Gisors, il a ses idées particulières qu'il ne communique pas aisément, de même qu'il n'adopte pas volontiers celles des autres. Voilà le portrait qu'on m'en a fait et ce que j'ai cru en voir. »
Passant à l'impératrice, Frédéric voulut savoir en détail ce ([u'elle avait fait au camp. Le comte s'étant borné d'abord à témoigner de son zèle infatigable et de sa sollicitude pour les troupes : « Les caresse-t-elle? Parle-t-elle aux oflieiers ? « demanda vivement Frédéric. M. de Gisors fut obligé de répondre qu'il avait toujours vu chez elle beaucoup d'afiabilité en général et pour tout le moude, mais sans aucune de ces nuances qui, en distinguant les uns, excitent l'émulation des autres; il ne se souvenait pas de l'avoir entendue parler à aucun officier subalterne. « Et l'empereur? » — « Sire, il est très-poli et a toujours porté son habit uniforme pendant le camp ; du reste il ne m'a pas paru affecté à un certain point de ce qui se passoit dans les manœuvres ; il remarquoit très-bien les fautes, en parloit et en plaisantoit sans y remédier, laissant faire le maréchal, )) — ft Ne diroit-on pas, s'écria Frédéric, que la femme est déguisée en homme et l'homme en femme pour le moins ? L'empereur a l'air d'un bon franc maître d'auberge qui laisse tout à faire à son épouse. )^ M. de Gisors baissa les yeux et se contenta de dire qu'il avait toujours remanjué les grands égards de l'impératrice pour l'empereur. A ce moment la conversation fut interrompue ; Frédéric invita le comte de Gisors à dîner et l'emmena