LEÇON DE FRÉDÉRIC
sien dont on parloit tant étoit ce dont il faisoit le moins de cas dans le fond de l'âme, parce que, dans une affaire, il n'étoit plus question à la longue de ces beaux pelotons dont la précision faisoit tant de plaisir à l'exercice ; qu'il n'avoii gagné ses batailles que quand il étoit parvenu à faire porter le fusil à ses soldats ; qu'il n'avoit garde de dire son secret, parce que la vivacité du feu devenoit utile dans une infinité de cas, et que la confiance de ses soldats dans leurs fusils faisoit une partie de leur bravoure ; que quanta la cavalerie, la première ligne ne devoit avoir que deux objets, celui de l'impulsion et celui de gagner le flanc de l'ennemi ; la seconde doit veiller à la sûreté de la première, en se jetant toujours sur le flanc quand le terrain s'élargit... Je mets mes officiers en avant hors du rang, parce qu'étant dans le rang ils sont simples cavaliers et obligés de se laisser entraîner au torrent de l'escadron. J'en mets derrière pour tomber sur le corps de ceux qui voudroient fuir. Je ne laisse aucun intervalle entre mes escadrons, parce que des escadrons séparés les uns des autres prêtent autant de flancs à l'ennemi. Je les fais charger au grand galop, parce que la peur porte les poltrons en avant, sûrs comme ils le sont, pour peu qu'ils s'arrêtassent au milieu de la carrière, d'être écrasés par l'escadron suivant. Je veiix que l'impétuosité de leur charge force l'ennemi à plier avant qu'ils puissent se mêler avec lui ; les officiers redeviennent simples cavaliers dans une mêlée ; plus d'ordre, plus d'ensemble. La cavalerie de l'ennemi mise en déroute, forcée h plier par la masse de la mienne, alors je suis maître de profiter plus ou moins de la confusion qui règne parmi elle, et je détache un certain nombre d'escadrons à sa poursuite ; mais je ne
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veux jamais que la ligne s'y abandonne en se désunissant. L'art de la guerre, pris dansle grand, consisteà déposter son ennemi. Quand j'ai rempli cet objet avec ordre, je ne me livre qu'avec regret au carnage qui en est le malheureux accessoire. Il ne convient qu'à des barbares de tirer gloire du nombre des morts.
« Vous ne sauriez croire, ajouta-t-il, ce que ma cavalerie m'a coûté à exercer. Elle avoit la fureur de tirer, et le propre feu de la cavalerie est plus dangereux pour elle que celui des ennemis. Vous aurez [)eine à croire qu'à Czaslau [i] mon aile droite de cavalerie, après avoir enfoncé celle des ennemis, n'eut pas l'esprit de donner un coup de sabre et puis, saisie d'une terreur panique, s'enfuit au loin comme si elle avoit été battue. La poussière étoit si grande que quelques escadrons de cavalerie, mis en potence pour tomber sur le flanc des ennemis, tombèrent sur ma propre cavalerie dont le désordre fut encore augmenté par un régiment de hussards (jue j'avois placé en troisième ligne pour balayer les ennemis qui pourroient se coller à mon flanc droit, l'ayant pris pour des Autrichiens. 11 a fallu que je fisse faire des hommes de paille, pour apprendre à mes cavaliers à les sabrer, et que je les fisse tirer contre, pour leur prouver combien peu leur feu faisoit d'effet. »
Le comte de Gisors se trouvait avoir précisément dans sa poche un plan de la bataille de Czaslau ; Frédéric eut la bonté de la lui expliquer d'un bout à l'autre ; sur quoi le jeune officier, tout ravi et entraîné par cette leçon d'un si grand maître, s'enhardit à lui demander
(1) Balaillo gagnée par Frédéric sur le prince Charles de Lorraine, le 17 mai 17i2.