‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 79 sur 277 · MENACES DE GUERRE · texte numérisé non relu

MENACES DE GUERRE

est élevé, la fierté sereine, l'expression courtoise; chez le jeune lord, l'élévation est remplacée par la hauteur, la fierté par Torgueil, la courtoisie par une politesse rogue; mais le caractère français se raffine pour ainsi dire avec le comte de Gisors, tandis que le duc de Richmond ne se distingue pas essentiellement du gros de ses compatriotes : il est bien Anglais.

S;ins accorder ni refuser satisfaction, le gouvernement anglais entra d'abord en pourparlers ; c'était la période diplomatique de la crise. Au mois de juillet, le maréchal de Belle-Isle était allé pour la première fois à Bizy et à Vernon pleurer sur la tombe de sa femme. « La dernière lettre ([u'il m'a écrite était datée de Bizy, mandait M. de Bernslorf au comte de Gisors; j'ai été pénétré de respect pour lui et de douleur en la lisant. Sa juste affliction me paroît augmenter tous les jours, et sans rien prendre sur la force de son esprit et de son àme, il me semble qu'elle prend tout sur sa félicité. Mais peut-être que les nouvelles de l'Amérique le rappelleront plus tôt à la cour. Je le crois, je le crains et je le souhaite... 11 suffit d'être homme pour aimer et désirer la paix, mais vous me faites craindre la guerre et je sens que je redouterai trop les dangers auxquels vous aurez part. Je brise sur un sujet où je courrois risque peut-être de vous déplaire, si je vous exprimois combien je souhaite que le feu, s'il s'allume, ne gagne pas au moins le continent de l'Europe (1). » En effet, avant la fin du mois de juillet, le maréchal de Belle-Isle était rappelé à la cour, et après de longues séances de travail avec le roi et le comte d'Argenson, il allait visi-

(l) 29 juillet i7oo [3406, n» 317].

126 GUERRE ENTRE LA FRANCE ET l'aNGLETERRE

ter la frontière du Nord. Déjà le comte de Gisors avait rejoint à Nancy, au milieu du plus chaleureux et du plus touchant accueil, son régiment de Champagne (1), et il l'avait mené à Richemont, près de Thionville, prendre part aux travaux et aux manœuvres d'un camp que commandait un ami, un compagnon d'armes du maréchal de Belle-lsle, un lieutenant général célèbre, Ghevert.

Après cinq mois de pourparlers inutiles, Louis XV avait fait savoir positivement à Londres, le 21 décembre, que le refus d'une satisfaction justement réclamée serait considéré par lui comme une déclaration de guerre. A cette dernière sommation le gouvernement de George II ne fit pas plus qu'auparavant de réponse explicite. Gommencée de fait par les Anglais depuis longtemps, la guerre fut dès lors l'état normal des relations violentes entre la France et l'Angleterre. Le 27 décembre, le maréchal de Belle-lsle fut déclaré parle roi commandant en chef de toutes les côtes de France, sur la Manche et sur l'Océan, depuis Dunkerque jusqu'à Bayonne; quelques jours après, le maréchal de Richelieu fut pourvu d'un commandement semblable sur le littoral de la Méditerranée (2).

De maritime, la guerre devait fatalement devenir continentale. G'était l'intérêt évident de l'Angleterre de

(1) Abbé de Mange à Gisors, 5 juillet |3406, n» 330].

(2) Le pouvoir du inaréciial de BelIc-Islc est daté du 30 décembre 17oo, celui du maréchal de Richelieu du 31.

l'a>GLETERUE et la PRUSSE 127

contraindre la France h diviser ses forces, et par consé- (jiient (le lui susciter, soit en Prusse, soit en Autriche, un adveiNaire consi<léral)le ; quel que fût rinlénH de la France à restreindre la lutte, il lui était impossible d'empêcher que les subsides anglais ne gagnassent l'une ou l'autre des puissances allemandes. Dans la précédente guerre, l'Angleterre ne s'était jointe à l'Autriche que parce que la Prusse s'était jointe à la France. Pour la guerre qui s'ouvrait, c'était l'alliance de la Prusse, limitrophe du Hanovre, que le roi d'Angleterre, Électeur de Hanovre, devait nécessairement s'efforcer d'acquérir h tout prix. Une guerre heureuse avait donné la Silésie au roi de Prusse; une guerre heureuse pouvait lui donner la Saxe; mais d'étroits liens de famille venaient de rattacher la maison de Saxe à la maison de France (1) ; la France d'ailleurs ne pouvait offrir qu'un concours d'hommes à la Prusse ; l'Angleterre lui offrait un concours d'argent. Frédéric avait plus besoin d'argent que d'hommes. Entre Frédéric et le gouvernement de George II les négociations commencèrent de bonne heure et furent très secrètement, mais très activement suivies. Quelque grandes qu'aient été les fautes du gouvernement de Louis XV, c'est mal à propos qu'on lui a reproché d'avoir sacrifié par une erreur de passion l'alliance prussienne, tandis que c'est Frédéric II qui, volontairement et de gaieté de cœur, a répudié l'alliance française.

On se défiait sans doute et on avait grandement raison de se défier de lui à Versailles ; deux fois déjà, en pleine

(i) La Dauphinc de France était lillc d'Aui^uste III, Électeur de Saxe et roi de Polo^tne.

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