LE DUC DE NIVERNAIS ENVOYÉ A BERLIN
guerre, Frédéric II avait faussé compagnie à la France. On résolut d'envoyer à Berlin, pour lier le roi de Prusse par un nouveau et formel traité, un ambassadeur extraordinaire, un personnage considérable ; ce fut le duc de Nivernais qu'on choisit. Une maladie retarda le départ de l'ambassadeur ; l'Angleterre se hâta d'en finir, et le duc de Nivernais était à peine arrivé à Berlin, depuis quatre jours, que l'alliance anglo-prussienne était déjà conclue à Windsor, le 16 janvier 1756. On en eut la première nouvelle, le 28 janvier, à Versailles, et cependant la contre-alliance de la France et de l'Au triche ne fut que trois mois plus tard, le 1" mai 17o6, un fait accompli.
L'ambassade, ou plutôt le voyage du duc de Nivernais à Berlin, ne peut donc plus offrir ici qu'un intérêt personnel et de famille; mais le voyageur est si aimable qu'il est bien permis de s'attarder un peu à sa suite. Combien le comte de Gisors eût été ravi d'accompagner son beau-père ! Combien davantage il se fût reproché d'avoir laissé son père dans l'isolement ! « C'est une suite du grand malheur que j'ai éprouvé, et qui mêle fait doublement sentir, écrivait-il au prince Henri ; M. de Keralio, plus heureux que moi, v.oudra bien, à ce que j'espère, être l'interprète de l'envie que je lui porte (1). » Le chevalier de Keralio accompagnait le duc de Nivernais en qualité de secrétaire.
De Leipsick, le duc écrivait, \ù 8 janvier 1736, à son gendre : « Mon cher enfant, je me trouve un petit moment pour vous embrasser et j'en profite avec ardeur. Je vous fais de bon cœur mon compliment sur le
(1) 19 décembre 1753 [3406, n» 3781.
LE DUC DE ISn*EIlNAlS ET M. DE GISORS 429
beau commandement de M. votre père. Cela lui donnera bien de la besogne de corps et d'esj)rit, mais ce n'est pas un mal ni pour l'un ni pour l'autre, et c'est un grand bien pour l'Etat que M. le maréclial soit chargé d'une direction qui demande précisément toutes les qualités qu'il possède au souverain degré. C'est ce que je mande aujourd'hui à madame de Pompadour en ajoutant que cela pourra bien faire quelques ennemis à M. votre père, mais que certainement les ennemis du roi n'y trouveront pas leur compte, et qu'au reste M. votre père est et doit être accoutumé aux envieux comme un chien à aller nu-tète... Adieu, mon cher enfant, aimez-moi et comptez que je vous aime avec toute la tendresse de mon cœur. Aimons-nous bien, mes enfonts; il n'y a que cela de bon (1). » Puis le 17 janvier, de Berlin même : « Je ne vous dis rien de la manière dont on pense et dont on parle de vous ici ; j'en suis impatienté, excédé et humilié à l'excès ; je dis humilié, parce que je vois bien qu'après le comte de Gisors je ne puis être regardé ici que comme un polisson. Adieu, mon enfant ; embrassez votre femme pour moi ; il m'est impossible de lui écrire, mais il m'est fort aisé de l'aimer, si elle rend sa mère heureuse. Le roi étoit fort curieux de savoir si vous étiez tout à fait marié, et il me semble que M. de Keralio lui a répondu qu'il falloit croire que oui ou à peu près, parce que l'abbé de Mange avoit paru quelquefois assez content (2). »
La curiosité du roi de Prusse était également celle du baron de Bernstorf, si ce n'est que celui-ci paraissait mieux informé. «Je suis extrêmement touché de l'indis