PROPOSITION DE LA FRANCE
D'après les instructions politiques et militaires qui lui avaient été remises par M. Rouillé et par le comte d'Argenson, le comte d'Estrées devait proposer à Vienne le concours de deux armées françaises. L'une de soixantesix bataillons et de quatre-vingt-dix-sept escadrons, destinée d'abord à agir contre les possessions prussiennes sur le bas Rhin, telles que Wesel et Gueldre, se porterait ensuite au delà du fleuve afin de châtier la Hesse, traverserait le Hanovre et enfin terminerait sur l'Elbe ses opérations par le siège de Magdebourg, « moyen unique de secourir la Saxe, « ajoutait expressément M. Rouillé. La seconde armée, de trente-neuf bataillons et de quarante-deux escadrons, aurait pour unique mission d'entrer dans les Pays-Ras et de les couvrir contre les dangers qui pourraient les menacer du côté de la Hollande. Mais à peine le négociateur eut-il quitté Paris que cette dernière partie de ses instructions ne parut plus aux ministres de Louis XV aussi facile à faire agréer à Vienne. Quel effet allait y produire cette manière de fournir à l'impératrice le corps auxiliaire qui lui avait été formellement promis? Comment prendrait-on cette grande sollicitude pour les Pays-Ras? N'y verrait-on pas de la part de la France un secret dessein d'y entrer pour n'en plus sortir? Et n'était-il point à craindre qu'une telle clause frappât toute la négociation d'impuissance? Aussi le comte d'Argenson s'empressa-t-il de rédiger une note sous ce titre : Emjilacementj^rojjosé pour le corps de troupes auxiliaires que le roi s'est engagé de fournir à l'im-
assi^;taicnt, avec lui, le niar(iuis de Voyer, fils du ministre^ et M. de Créniillc [3407].
LE COMTE d'eSTRÉES A. VIENNE 139
pératrice et que S. M. se propose de porter jusqu'à trente mille hommes (1). Cet emplacement était la Wetteravie, sur la rive droite du Rhin, entre le Mein et la Lahn. De cette façon le roi modifiait, sans les détruire, lesoi3ligations du traité de Versailles, en augmentant le secours qu'il avait promis à l'impératrice et en le lui donnant en Allemagne. De plus il y avait cet avantage que ce corps pouvait, dans un cas donné, rejoindre facilement la grande armée du bas Rhin. Approuvée par le conseil, la note du comte d'Argenson servit de texte pour un supplément d'instruction qu'on se hâta d'expédier, le 2 novembre, au comte d'Estrées.
11 est certain que ce changement était nécessaire ; car en arrivant, le 10, à Vienne, le comte avait trouvé dans la disposition générale des esprits un sentiment de défiance contre la politique française. L'inaction des vingtquatre mille hommes assemblés depuis le mois de septembre sur la rive gauche du Rhin, la présence prolongée du marquis de Valory, ambassadeur de France, à Berlin, son tardif rappel, toutes ces circonstances avaient éveillé en Autriche, surtout parmi les militaires, le soupçon d'une secrète connivence entre la France et la Prusse (2). Dans cet état de l'opinion, l'offre d'envoyer trente mille Français dans les Pays- Bas eût été regardée comme un piège. Déjà cependant le comte d'Estrées avait préparé une note en ce sens (3)
(1) [3407. no 188.J
(2) Le comle d'Estrées à d'Argenson, 11 novembre 1756 [3407].
(3) Projet de dispositions générales pour faire agir une armée sur le bas Rhin. Pièce datée du \'l novembre et entièrement écrite de la main de M. de Vault, qui était attaché à la mission du comte d'Estrées [3407, n" -220].
140 EMDAURAS DU COMTE d'eSTRÉES
et comme il en avait eu Tordre à Versailles, quand heureusement il reçut l'instruction supplémentaire du 2 novembre ; il eut la bonne idée de la communiquer en original au comte de Kaunitz, « ce qui lui a plu infiniment, écrivit-il à M. d'Argenson, Ta mis à portée de juger par lui-même de la sincérité des sentiments du roi pour Timpératrice, et ne peut que lui donner bonne opinion du zèle des ministres qui exécutent sesordres(i).» Si bien disposée que parût dès lors être la chancellerie autrichienne, elle avait des habitudes de dignité lente qui désespéraient le comte d'Estrées. Il y avait six semaines qu'il était à Vienne et rien n'était fait encore. « J'ai lieu d'espérer, mandait-il au comte d'Argenson, le 22 décembre, que tout sera terminé le 15 janvier. Je sais combien le temps presse pour vos arrangements préliminaires, mais il n'a pas été possible d'aller plus vite, et si l'on trouve à Versailles que je vais doucement, on trouve peut-être ici que je vais bien vite.... J"ai actuellement tout dit, et j'ai lieu d'espérer que tout sera réglé à votre satisfaction. » Cinq jours après, tout était renversé. Le 27 décembre, le comte de Kaunitz réclamait formellement les vingt-quatre mille hommes promis par le traité de Versailles, et il ajoutait expressément qu'il les réclamait pour les joindre à l'armée de Bohême (2). Le comte d'Estrées avait beau se débattre, il avait beau dire et redire que la ferme volonté du roi était de porter sur le bas Rhin toutes ses forces afin d'agir contre le Hanovre, si la neutralité offerte par l'impératrice à l'Èlecteur-roi était refusée, sinon de marcher sur
(1) Comte fi'Esfréesancomtecl'Arcronson.14novombre 1756 fSiO"]. (2} Coiiile d'Estrées à Rouillé, 29 décembre 17o(> [34071.
POLITIQUE DE l'aUTRICHE 141
Magdebourg avec soixante-dix mille hommes, « dans les entretiens que j'ai eus avec les ministres, écrivait-il à M. Rouillé, il m'a paru que leur principal objet étoit la crainte que si la neutralité étoit refusée, l'impératrice ne reçût aucun secours direct de la part du roi, car son ministre regarde comme rien les cent mille hommes qui agiront contre Hanovre. Il faut que la cour de Vienne ait quelque intérêt secret et bien pressant d'attirer en Bohême les vingt-quatre mille hommes (1). » 11 n'y avait dans cette politique aucun mystère ; il était fort naturel que, mettant son intérêt avant celui de la France, la cour de Vienne préférât vingtquatre mille Français en Bohême, liant la France à sa fortune, à cent mille Français servant sur le Weser un intérêt qui était celui de la France d'abord, beaucoup moins celui de l'Autriche. Mais de même que cette crise était tout à coup venue, elle finit tout à coup. Au moment où le comte d'Estrées, h bout d'arguments, croyait son procès perdu contre un adversaire qui était juge et partie, ce fut l'adversaire qui céda, se réduisant à demander que le roi de France prit à sa charge l'entretien de quatre mille Bavarois et de six mille Wurtembergeois qui serviraient dans l'armée impériale (2).
A Versailles on avait tellement partagé les craintes du comte d'Estrées qu'on accepta cette transaction comme l'expédient le plus avantageux du monde. Après une longue conférence avec le comte d'Argenson et l'abbé de Bernis, le maréchal de Belle-Isle se char-
(1) Comte d'Estrées à d'Argenson, 6 janvier i7o7 [3423J.
(2) D'Estrées à Rouillé, 13 janvier 1757 [3428].
142 DISGRACE DU COMTE d'aRGENSON
gea d'arrêter, dans une suite de mémoires qui furent approuvés par le Conseil, les bases des nouveaux arrangements à conclure entre la France et l'Autriche. Les dix mille hommes de troupes allemandes, au service de l'impératrice et h la solde du roi, étaient accordés sans difficulté. Quant h la France même, elle s'apprêtait à porter sur le bas Rhin, en deux corps égaux, une armée de cent cinq mille hommes. Du 15 au 29 février, un lieutenant général et sept ou huit maréchaux de camp devaient partir pour aller reconnaître, entre le Rhin et la Meuse, les cantonnements destinés à ces troupes. Afin de ménager les fourrages, le premier corps de cinquantedeux mille hommes devait être formé presque exclusivement d'infanterie. Tous ces avis étaient donnés au comte d'Estrées, par le maréchal, dans une longue dépêche datée du 2 février 1757, et dont le post-scriptian n'était pas la partie la moins intéressante. « Lorsque j'ai commencé cette lettre, disait M. de Relle-Isle, c'étoit de concert avec M. d'Argenson ; vous apprendrez sans doute par ce môme courrier que ce n'est plus lui qui est chargé du détail de la guerre, et que c'est M. le marquis de Paulmy, présentement secrétaire d'État, chargé de ce département. » Le 1^'' février, une révolution de palais, tout intérieure et sans relation avec les affaires du dehors, avait fait brusquement tomber du pouvoir dans l'exilles deux ministres de la guerre et de la marine, le comte d'Argenson et M. de Machault. Le nouveau secrétaire d'État de la guerre était le propre neveu du comte d'Argenson, et depuis six ans son adjoint au ministère.
Marie-Thérèse était trop avisée et trop bien instruite pour ne pas savoir que le changement qui venait de se