‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 87 sur 277 · CONVENTION MILITAIRE · texte numérisé non relu

CONVENTION MILITAIRE

faire dans le ministère français ne pouvait qu'augmenter l'autorité du maréchal de Belle-Isle. Dans une audience où elle reçut M, de Vault, l'officier qui avait particulièrement assisté le comte d'Estrées dans sa mission et qui était près de retourner à Versailles, elle eut soin de n'oublier ni le maréchal de Belle-Isle ni le comte de Gisors. « L'impératrice, écrivait cet officier au marquis de Paulmy, m'a recommandé plusieurs fois de dire à M. le maréchal de Belle-Isle la haute considération qu'elle a pour lui et sa reconnoissance de tout ce qu'elle sait qu'il fait pour le bien de la cause commune. Elle n'a pas oublié M. le comte de Gisors de qui elle fait le plus grand cas ; elle désire infiniment qu'il soit destiné à l'armée d'Allemagne afin qu'elle puisse avoir le plaisir de le voir à Vienne (1). » Il est certain que le changement du ministre de la guerre ne troubla pas les négociations suivies entre l'Autriche et la France; sauf les formalités de chancellerie, tout était réglé ; enfin le 28 février, le comte d'Estrées signa avec le comte de Kaunitz un projet de convention conforme aux arrangements pris à Vienne et acceptés à Versailles (2).

(1) M. de Yault au marquis de Paulmy, 23 février 1757 [3i28].

(2) Par convenance, la siçjnature définitive de cette convention, négociée à Vienne, était réservée à la cour de France ; c'est pourquoi dans la série des actes diplomatiques celui-ci porte la date du 1er mai 1757 à Versailles, avec les signatures du marquis de Paulmy et du comte de Stahrenberg.

144 COMMANDEMENT i)U MARÉCHAL d'eSTRÉES

Parti de Vienne, le 2 mars, le comte d'Estrées rencontra, le o, à Munich, un courrier qui lui apportait une liste de huit maréchaux de France nommés par le roi, le 24 février, et parmi lesquels il eut la joie de se voir compris. Ce n'était qu'une première récompense. « J'ai tàclié de tout prévoir avec la même affection que si je devois moi-même commander l'armée, » lui avait écrit, le 2 février, le maréchal de Belle-lsle. En effet, obligé par l'âge et les infirmités de renoncer au commandement, le maréchal avait employé toute son influence au profit du comte d'Estrées. Le 1" mars, le comte était choisi par le roi pour commander en chef l'armée du bas Rhin; mais sa nomination, quoique signée, restait encore ignorée du public. Deux compétiteurs surtout lui avaient disputé le commandement. L'un, le maréchal de Richelieu, le conquérant de Minorque, s'était le premier retiré ; mal avec le maréchal de Belle-lsle, en froid avec madame de Pompadour, la chute du comte d'Argenson avait entraîné ses meilleures chances ; il se réservait. L'autre était resté sur la brèche, et même après le triomphe du comte d'Estrées, il ne désespérait pas de passer devant lui. Celui-ci était un prince du sang, Louis de Bourbon, comte de Clermont. Parmi les originaux du dix-huitième siècle, cet arrière-petit-fils du grand Condé, chevalier ès-arts et clerc aux annes, comme disait Henri IV de Jacques I" d'Angleterre, mérite une place à part.

Frère puîné du duc de Bourbon ([ui fut premier mi-

nistre après le Régent, et du comte de Gliarolais, Louis de Bourbon était ne en 1709. A huit ans, comme on avait décidé ([u'il serait d'Église, quoi qu'il fût déjà colonel du régiment d'Enghien, il avait été pourvu de bénéfices. Toute sa vie, il conserva ce double caractère ; mais entre les deux états, c'était vers le militaire qu'il se sentait attiré davantage. Dans les ordres, il n'alla jamais au delà du premier pas, et quand il reçut en 1737 la grande abbaye de Saint-Germain-des-Prés, il avait tout juste ce qu'il fallait pour la recevoir, c'est-à-dire qu'il était clerc tonsuré. N'étant point sérieusement engagé dans les ordres, il aurait pu se marier s'il n'eût fallu d'abord renoncer à ses bénéfices. Il ne se maria donc point ; mais du célibat comme de l'état ecclésiastique il ne prit que le strict nécessaire ; ses relations avec des filles d'Opéra n'étaient pas un secret pour le public (1). Il aimait la guerre. Depuis le siège de Kehl, en 17.33, où il servit sous le maréchal de Berwick, il ne manqua pas une campagne, et dans les dernières actions de la guerre pour la succession d'Autriche, il se distingua sous le maréchal de Saxe, principalement à Laufeld. 11 avait beaucoup d'esprit et de verve familière, avec une pointe de trivial qui n'eût pas été de mise à l'Académie dont il était cependant, mais qui le faisait tenir pour bon compagnon parmi les gens de guerre. Les soldats l'aimaient pour sa bravoure, son entrain et sa belle humeur ; avec les officiers il était facile à vivre, doux et sans morgue, quoiqu'il sentit son rang. Au point de vue du métier, il était capable d'exécution : l'était-il autant de diriger une grande affaire? Il en était

(!) Voir, surIecomledeCIermont,M"« Camarijo et M"» Leduc de 'Opéra, le Journal de Barbier, jmWel 1737 el avril i7i2.

convaincu, et lorsqu'il réclamait le commandement, c'était, non par droit de naissance, mais par droit de mérite. Il avait en lui-même une confiance parfaitement sincère et naïve, car il était d'une rare franchise, et s^il paraissait fanfaron, c'était sans le vouloir ni le savoir. Dès que les premiers symptômes d'un conflit européen s'étaient montrés en ÎToo, il avait demandé au roi un grand commandement. Après le traité de Versailles en 17o6, et surtout après l'agression du roi de Prusse, la guerre n'étant plus douteuse, il était revenu à la charge. Le 17 septembre, il avait remis au roi, àChoisy, un mémoire dans lequel il fondait, sur ses services passés, sa légitime prétention à jouer le premier rôle. « Le comte de Clermont, y disait-il, a fait neuf campagnes », et après l'énumération des affaires principales oii il avait eu part, il ajoutait, avec une négligence admirable : <' Le comte de Clermont ne rappelle pas les différentes petites actions particulières où il a été heureux ; sa modestie souffre même à avouer qu'û n'a encore jamais échoué à aucune des entreprises dont il a été chargé. Depuis la paix, le comte de Clermont n'a cessé de travailler à la théorie de la guerre... Le droit d'aînesse n'est pas un titre pour commander des armées — ceci était un trait contre le prince de Conti ; — ce sont les longs services, Tintelligence, les actions qui parlent seules en faveur d'un général... Il est constant qu*il n'est pas question dans le militaire et dans le public de mettre une armée sur pied que le bruit général ne soit que le comte de Clermont sera chargé du commandement (1). »

(I) Papiers de Clei-monf. ITa7, t. I, n° lo. [Arch. du Dépôt di^la guerre.]

ET MADAMi: DE POMPADOUR i47

Non content de s'adresser an roi, il s'était tourné vers madame de Pompadour avec qui la facilité de son caractère et de sa vie l'avait promptement mis en l)ons termes. De quelques paroles aimables il s'était fait des promesses positives, et quand il vit que le comte d'Estrées lui était préféré, il se prit de ressentiment à la fois contre son rival et contre la maninise. 11 se crut trahi par elle, et avec sa franchise ordinaire il n'hésita l)as à le lui dire. « M. de Belle-Isle, madame, lui écrivait-il le 3 mars, me prit hieren particulier au Palais(l) et me dit : « Eh bien ! où en sont vos affaires par rap- « port au commandement de l'armée? Il me semble « que vous avez parlé au roi ces jours-ci. Je dois vous « dire (|u"il paroit ((ue c'est le comte d'Esirées que l'on « désii(ne pour le commandement, et madame de Pom- « padour m'a dit que vous n'en seriez pas fâché. » Je vous avoue, madame, que je l'ai regardé entre les deux yeux et que j'ai cru qu'il devenoit insensé ; car il n'étoit pas possible que vous eussiez pu penser qu'une préférence si humiliante pour moi de toute façon

pût ne pas me mettre au désespoir Le comte d'Es-

trées est détesté des troupes et j'en suis aimé et estimé... Ils di.sent hautement que je les mènerois aux enfers et qu'ils iroient avec plaisir, et qu'avec le comte d'Estrées ils feront leur devoir, car un François ne sauroit s'en dispenser, mais qu'ils le feront avec la mort dans l'âme... Le militaire et le public ne pardonnent point à iM. de Belle-Isle ce général. L'on dit hautement et je lui ai dit hier que c'est lui qui en a parlé au roi

(1) Au Palais de Justice, à Pans, où les pnnces et les pairs siégeaient avec le Parlement pour le procès de Damions.

comme d'un homme admirable et qu'il en a répondu, que ce qui l'a porté à cela, c'est qu'il a pensé que le comte d'Estrées se laisseroit conduire par lui. Tout le monde sait et dit qu'il se trompe, qu'il ne conduira jamais, ni lui ni personne, le comte d'Estrées, et que M. de Belle-Isle éprouvera des tourments de la part de son protégé qu'il méritera bien. Je m'aperçois même depuis quelques jours que l'on s'efforce de répandre que M. de Belle-Isle ne le protège pas seul, et cela me fait

une véritable peine Je n'hésite point, madame, à

vous faire toutes ces observations parce que vous devez me connoiire et que certainement vous ne pensez pas que ce soit la jalousie qui me les dicte ; je vous jure même que si j'étois jaloux du comte d'Estrées, je croirois me dégrader et je me mépriserois. N'attribuez donc les vérités que je vous fais connoître qu'au zèle que j'ai pour le roi, pour la patrie, et au désir que j'ai d'être utile il l'un et à l'autre à la tète des armées (1). »

A cette vive attaque, madame de Pompadour répondit qu'en effet elle avait cru le comte de Clermont préparé à la nomination du maréchal d'Estrées, où, d'ailleurs, elle se défendait d'avoir eu part. « Le maréchal d'Estrées, disait-elle, est ma connoissance de société, je n'ai jamais été à portée d'en faire mon ami intime ; mais quand il le seroit autant que M. de Soubise, je ne prendrois pas sur moi de le faire nommer, dans la crainte d'avoir à me reprocher les événements (2). » Le comte de Clermont ne se rendit point. « Je me ressouviens, madame, répliquait-il le 4 mars, de ce

(1) Papiers de Clermont, 1757, t. I, n° 21.

(:2) Lellre du 3 mars 1757. Pap. de Clermont, 1757, t. I, n" -22.

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