‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 88 sur 277 · ET MADAME DE POMPADOUR · texte numérisé non relu

ET MADAME DE POMPADOUR

({lie VOUS m'avez dit à Fonlainebleau et à Versailles, mais cela ne constatoit pas un parti absolument pris, et je vous avouerai que jamais je n'ai perdu espérance, parce que je n'ai jamais pu concevoir que le comte d'Estrées put m'ètre préféré ; je vous avouerai même que je ne le crois pas encore et que j'espère que les

réflexions détourneront de ce projet Je ne puis vous

dissimuler, madame, que je vois cette préférence, si elle arrive, avec la plus grande humiliation et la plus grande douleur. 11 est juste que je sois sensiblement affligé de voir qu'au bout de vingt-cinq ans d'étude de la guerre, qu'après un nombre d'actions glorieuses et utiles, qu'après le sacrifice de tout mon bien et de ma santé, je voie tout cela oublié, et que l'oubli en soit marqué par une préférence qui me prouve que l'on se servira toujours de gens sans talents plutôt que de

moi »

Le comte de Clermont avait l'excuse des plaideurs qui ont perdu leur procès ; mais il était excessivement injuste pour le maréchal d'Estrées auquel il reprochait presque, lui qui affectait de ne regarder qu'au mérite, de n'être pas d'assez grande naissance; en effet, le maréchal n'était d'Estrées que par substitution de nom et d'armes ; par lui-même il était de noblesse récente, mais illustre, car il était Le Tellier, petit-fils de Louvois. Jusqu'en 1739, il s'était appelé le marquis de Courtenvaux, et ce ne fut qu'après la mort du dernier maréchal d'Estrées, son oncle maternel, qu'il obtint de Louis XV la permission de relever le nom que portait sa mère et qui, fauté d'héritier direct, allait disparaître de la cour et de l'armée, pour n'être plus dans l'histoire qu'un glorieux souvenir. Le comte d'Estrées était un honnête

loO LE MARÉCHAL u'esTRÉES

homme, et quoiijiril tïit un des familiers de Louis XV, il avait le mérite, rare parmi les courtisans, de ne rien déguiser de ce qu'il avait dans le cœur ou dans l'esprit. « Je suis accoutumé, disait le roi, à l'entendre me dire tout ce qu'il pense (i). » Depuis sa première campagne en 17 J 9, le comte d'Estrées s'était acqnis la réputation d'un officier appliqué, ferme et vigilant. Dans les dernières guerres, sans parler des grandes batailles où il s'était conduit avec honneur, il avait presque toujours commandé des corps d'observation chargés de couvrir les principales armées et les grands sièges. En 17o6, il commandait sous les ordres du maréchal de Belle-lsle les troupes des côtes de Normandie, lorsqu'il avait été nommé pour cette mission de Vienne qui lui valut le bâton de maréchal et le commandement de la grande armée du bas Rhin. 11 avait alors soixante-deux ans.

Arrivé à Versailles le 18 mars 1737, et déclaré général en chef, il lui fallut traiter avec le roi, avec madame de Pompadonr, avec les ministres, de sa mission récente et de sa mission prochaine. Ce n'était point chose facile de se reconnaître dans ce gouvernement ni de savoir précisément à qui on avait affaire. En effet, les titres étaient souvent d'un côté, les fondions d'un autre. Ainsi il y avait un ministre des affaires étrangères, M. Rouillé; mais ce n'était pas lui (jui avait le

(1) Mémoires du duc de I.iujnes, I. H, ]). :2S.

LE MAHQCIS DE PALL.MY ISl

secret de la politique; c'était l'abbé de Bernis. 1! y avait aussi un ministre de la guerre, le manfuis de Paulniy ; mais s'il s'agissait d'opérations militaires, c'était au maréchal de lîelle-lsie qu'il fallait s'adresser ; d'administration militaire, c'était h Pàris-Duvernoy. Non seulement le ministre le souffrait, mais il s'y jtrétait de bonne gi'âce, et d'autant mieux que i)ar ce parfiiit détachement il savait se rendre agréable au roi. « Sa Majesté, écrivait-il à Duverney, espère beaucoup ((ue vous voudrez bien continuera m'aider de vos avis et me mettre en état de lui rendre compte des mesures que vous penseriez qu'il seroit à propos de prendre (1). » 11 faut s'empresser de reconnaître (jue Duverney répondait par une sollicitude paternelle à la docilité du jeune ministre. « Je suis fort inquiet de la santé de M. de Paulmy, écrivait-il un jour h quelqu'un de leurs amis communs ; l'excès du travail ne s'accorde guère avec une poitrine délicate. Je l'aime, je lui suis attaché, parce qu'il me traite d'une façon qui ne me laisse rien à désirer, et vous savez que je suis sensible aux procédés (2). » Il l'était en effet au delà de toute expression.

Chez Pàris-Duverney, le juste sentiment d'une haute fortune conquise à force d'intelligence, la conscience légitime d'un mérite supérieur n'avaient point produit cette sérénité calme et satisfaite des grandes âmes ; il avait l'orgueil in({uiet, défiant, irritable. Ce n'était point un de ces enrichis vulgaires, Turcarcts ou Mon dors

(1) 27 mai 1737. Correspondance de Duverney et de Paulmy, t. l'^r. [}L^s. D. G. Sujjfjlcmenl.]

(2) Duverney au nianjuis Duniesnil, 25 octobre 1757. Correspondance de Duverney et de Duniesnil. [Mss. D. G. Supplément.]

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